Le Mariage de Mr Anselme des Tilleuls

Le Marquis Anselme des Tilleuls avait, en 1842, atteint l’âge non moins raisonnable que pubère de 27 ans. C’est l’époque ultra-montaine de l’existence à laquelle les adolescents1 en finissent avec les folies d’une jeunesse utilisée, à moins qu’ils ne les commencent, heureuse période2 de la vie, où l’on peut faire ce qui, dans une langue énergique et paternelle, s’appelle des bêtises !

Bref, Anselme des Tilleuls représentait un jeune homme3 blond, tirant sur les couchers de soleil ; ses cheveux, en rébellion ouverte avec les lois de la géométrie capillo-pratique, proposaient aux coiffeurs ès-sciences un théorème4 insoluble, dont les corollaires hardis et hérissés jetaient la terreur parmi cent fillettes à la ronde : mais en revanche, des bras ouistitiens, des jambes jouant l’échasse, des yeux irréconciliables, une bouche meublée en palissandre, des oreilles d’école primaire, prêtaient au jeune marquis un charme inexprimé, un attrait inexprimable.

Grand de corps et petit d’idées, large de poitrine, mais étroit de cerveau, fort des épaules, mais faible d’esprit, riche de charpente et pauvre d’intelligence, soit en amoncelant des montagnes comme Encelade5, soit en vivant d’une existence purement végétale, il devait à coup sûr gagner le royaume des Cieux !

Cependant Anselme des Tilleuls jouissait d’un succès d’estime, quand on l’envisageait d’assez loin ; comme les hauts monuments, il voulait6 l’éloignement d’une perspective réhabilitante ; à cent pas de distance, on eût dit d’une architecture pyramidale, à cent cinquante pas, il figurait assez exactement l’homme aimable du grand monde ; à deux cents pas, c’était un Antinoûs, et les jeunes filles sentaient une palpitation inconnue soulever leur guimpe virginale ; enfin à deux cent cinquante pas, les femmes mariées jetaient des regards sinistres sur l’époux de leurs charmes, et s’ingéniaient à combiner les articles homicides et conjugaux du Code civil et du Code pénal.

Mais hélas, les rues sinueuses de la ville de C... ne permettaient guère au jeune marquis d’atteindre ces embellissantes perspectives ! D’ailleurs comment compromettre les femmes à de semblables distances, séduire les jeunes filles avec si peu de proximité, satisfaire en un mot les plus doux sentiments de l’âme d’une rue à l’autre ?

Aussi maris et amants dormaient-ils entre les draps de l’insouciance ! Ils comblaient le jeune Anselme de prévenances amicales et, pour sa pureté personnelle, lui votaient un paratonnerre à l’unanimité.

Car d’après les observations faites au bureau des longitudes, le marquis des Tilleuls s’élevait à un mètre quatre-vingt-quinze centimètres au-dessus du niveau de la mer ; mais son intelligence n’atteignait pas moins7 de trois mètres au-dessous du plus stupide des cétacés. L’éponge seule luttait désavantageusement avec lui sous le rapport des facultés intellectuelles.

Or, Monsieur Anselme des Tilleuls se posait en marquis, ni plus ni moins, en marquis de la vieille roche. Ce n’était point une noblesse de robe que la sienne ! Dans les cuvettes gouvernementales, il n’avait pas savonné sa roture ! Ni croquant, ni bourgeois, ni vilain, ni marchand, il était marquis et à bon droit.

Car son aïeul Rigobert, ayant eu la noblesse d’esprit et la grandeur d’âme nécessaires pour guérir Louis le Bègue d’une indigestion avancée, en l’an de grâce 879, au moyen des feuilles d’un tilleul qui ombrageait son coin de terre8, fut anobli sur-le-champ par la royauté soulagée et reconnaissante.

Depuis cette époque mémorable, la famille des Tilleuls avait pris racine dans son trou, sans s’occuper des invasions étrangères, ou des événements étrangers, et s’était rendue aussi inutile que possible à son estimable pays. Pendant la défense de Paris par Eudes en 885, Rigobert des Tilleuls se cachait dans sa cave.

A l’époque9 des croisades, Athanase des Tilleuls et ses cinq fils se croisaient les bras.

Sous Louis XI, lors de la ligue du bien public, Exupère des Tilleuls n’avait souci que de son bien particulier.

Lorsqu’à la bataille de Pavie, François Ier perdit tout, fors l’honneur, Madame Aldégonde des Tilleuls se laissait aimer par un jouvenceau, et perdait encore un peu plus que le roi de France.

Lors de la journée des barricades, la famille des Tilleuls n’en faisait que derrière sa porte, donnant un exemple assez peu suivi de nos jours.

Pendant le siège de Paris par Henri IV, au milieu de la grande famine, Péréfixe des Tilleuls, loin de manger ses enfants, les nourrissait de provisions soigneusement entassées dans ses10 greniers avares.

Sous Richelieu, les descendants de cette illustre lignée profitaient des troubles pour vivre dans une paix profonde, et pendant la guerre de Hollande, Népomucène des Tilleuls ne la faisait qu’aux rats qui lui dévoraient les fromages de ce royaume.

Lors de la guerre de sept ans, Madame Frédégonde des Tilleuls donnait le jour à sept beaux enfants, et, à moins de soupçonner sa vertu, il faut croire que pendant ce temps Aglibert des Tilleuls, son valeureux mari, ne combattait pas le grand Frédéric aux côtés du maréchal de Saxe.

Enfin, ces appétissants aristocrates n’étaient pas assez nobles pour être suspects en 93, mais l’étaient suffisamment pour toucher leur part d’indemnité au retour des Bourbons.

Donc, Anselme des Tilleuls, dernier du nom, marchait sur les traces de ses illustres aïeux ; il n’était ni beau, ni courageux, ni prodigue, mais ignorant, poltron et niais ; en un mot, marquis, bien marquis, de par la grâce de Dieu et l’indigestion de Louis le Bègue !

En 1842, il prenait encore des leçons de latin d’un estimable professeur, le nommé Naso Paraclet, homme versé dans l’étude de la langue latine, et dont l’intelligence entière se cotait à 300 écus par an.

C’était le directeur spirituel du jeune Anselme, le mentor gourmé d’un Télémaque relié en peau de marquis, car l’élève orphelin ne voyait, n’entendait, ne comprenait que dans la limite des moyens de son professeur !

Les discours de Naso Paraclet étaient empreints de cette chaste tranquillité qui distinguait le pieux Enéas11, son héros favori ; ses phrases s’émaillaient incessamment de formules et d’exemples tirés de la grammaire latine de Lhomond, professeur émérite de l’ancienne Université de Paris.

— Ventre de biche, Monsieur le Marquis, lui disait de bonne foi le pieux Paraclet, vous êtes d’une noblesse non moins vieille qu’antique, et vous ferez votre chemin ! Viam facietis, car je ne me permettrais même pas de vous tutoyer dans cette langue divine, mais malhonnête.

— Quoi qu’il en soit, répondait le piteux des Tilleuls, j’ai vingt-sept ans sonnés ; peut-être serait-il grand temps de m’initier aux secrets du monde ?

Cupidus videndi12 ! vos règles de conduite et de grammaire sont toutes contenues dans Lhomond : depuis Deus sanctus13 jusqu’à Virtus et vitium contraria14, les hauts principes de syntaxe et de morale se trouvent nettement expliqués et déduits !

— Car enfin, reprenait le jeune Anselme, ne faut-il pas qu’un mariage assorti vienne renouveler ma famille presque éteinte ?

— Sans nul doute, Monsieur le marquis, sur vous repose l’espoir de toute une noble lignée ! Domus inclinata recumbit15 !

Recumbit humi bos16, hasarda des Tilleuls pour faire parade de son savoir !

— Mille excuses ! mon illustre élève, vous confondez... Procumbit humi bos17 signifie que le boeuf tombe à terre, et cette phrase est employée par Virgile dans une circonstance différente. Domus inclinata recumbit15 veut dire en mot-à-mot : domus votre famille, inclinata qui va s’éteindre, recumbit repose sur vous seul.

— Mais qui voudra m’aimer, mon bon Paraclet ?

— N’avez-vous pas 40000 livres de rentes ? Depuis quand refuse-t-on d’épouser 40000 livres offertes par vingt-sept nobles années, accompagnées d’un marquisat de bon aloi, lorsque ce marquisat abrite son opulence sous les vastes lambris d’un château donjonné ? Il faudrait être fou, ou posséder quarante-et-un mille francs de revenus !

— A vrai dire, reprenait le marquis, qu’est-ce que le mariage ?

— Monsieur, répondait chastement le nommé Paraclet, je n’en usai oncques ! Voici cinquante-et-un ans que je suis célibataire, et jamais mon esprit, même en rêve, n’entrevit les félicités conjugales, attamen18, autant qu’il est loisible à un homme honnête, vir bonus dicendi peritus19, de raisonner par approximation sur les choses qu’il ne connaît ni de re aut visu, aut auditu, aut tactu20, (et ce dernier vocable rend énergiquement ma pensée), je répondrai de mon mieux à Monsieur le Marquis des Tilleuls21, puisque mon devoir est de lui inculquer les premiers principes du monde jusqu’à sa procréation inclusivement !

Le professeur pensa étouffer après cette longue phrase ; mais heureusement il se moucha, tira sa tabatière ornée du portrait de Virgile décoré d’un habit noir et de la croix de la Légion d’Honneur22, s’introduisit d’un pouce exercé un gramme23 de tabac dans sa narine aspirante, et dit :

— Je suis le pieux Naso Paraclet, et je vous ferai part, Monsieur le Marquis, de mes remarques personnelles sur ce noeud24 anti-gordien que l’on appelle mariage, hymen, matrimonium. Lhomond25 dans son cours de morale en exemple offre à conjuguer tout d’abord le verbe amo, j’aime. Il y a dans le choix de ce mot une subtilité qui peut échapper au premier abord, mais qui au second échappe complètement ! Procédons avec une méthode synthétique et analytique à la fois. Que veut dire amo ?

— J’aime ! répondit gaillardement le jeune Anselme.

— Qu’est ce mot ?

— Un verbe !

— Est-il actif, passif, neutre ou déponent26 ?

— Actif ! fit sans hésiter le marquis des Tilleuls.

— Actif, il est actif, et j’insiste sur cette qualité essentielle ! dit le professeur en s’animant. Il est actif, et pour gouverner l’accusatif, il faut qu’il soit actif, quelquefois déponent ; mais jamais passif, jamais neutre. Poursuivons ! Quand le verbe n’est pas à l’infinitif... hein ?

— Il s’accorde avec son nominatif ou sujet !

— Admirable, mon noble élève, et croyez que vos 27 années de jeunesse n’ont pas été perdues ! Il s’accorde avec le nominatif ou sujet. Eh bien, savez-vous ce que vous êtes, Monsieur le marquis ? Vous êtes... un sujet, un bon sujet, un excellent sujet, un brillant sujet ! Comme tel, vous voilà le nominatif de la phrase, l’individu nommé, bien nommé Anselme des Tilleuls ! Ergo27 ! Vous commandez à la phrase entière ! Qu’est-ce que la phrase ? C’est l’image de la vie avec ses déceptions et ses virgules, ses périodes et ses espérances, ses plaisirs et ses points d’exclamation ! Ergo ! Vous, sujet, menez à votre gré tout ce que la phrase renferme dans son sein depuis le premier des adverbes jusqu’à la dernière des prépositions, et vous agissez nécessairement28 et médiatement sur le régime direct ! Je dis médiatement, car entre ce régime et vous se dresse le verbe indispensable, cette action, qui mise en mouvement par le sujet, lui soumet invinciblement le régime !

— Mais quel est ce verbe ? demanda le jeune Anselme avec un intérêt croissant.

— Ce verbe ? C’est le verbe amo, j’aime, le verbe essentiellement actif qui gouverne, quoi ? l’accusatif. Exemple : j’aime Dieu, amo Deum. Le régime est subordonné au verbe, et par cela même, au sujet.

— Quel est donc ce régime ? dit le marquis en tressaillant.

— Ici, répondit en rougissant le pieux Naso, prêtez-moi toute votre attention, mon noble disciple ! Il y a, dit-on, dans la syntaxe du monde, trois genres bien distincts, comme dans la langue latine. Vous appartenez essentiellement au genre masculin, puisque vous avez été enregistré comme tel à la mairie de votre arrondissement ; mais d’autres individus sont neutres, comme Origène, Abélard, etc. et ainsi que29 les verbes de cette nature ne jouissent d’aucun régime à l’accusatif30. Exemple : j’étudie la grammaire : studeo grammaticae31 ! Enfin le genre féminin nous apparaît et c’est celui qui nous occupe ! La femme, m’a-t-on32 dit, appartient à cette dernière catégorie ; elle est fort reconnaissable à son vêtement habituel, et à l’absence totale de barbe au menton. Essentiellement faite pour être gouvernée, pour demeurer sous l’action directe du sujet et du verbe, elle est toujours et doit toujours être à l’accusatif avec ses formes accusées ! Qui unit donc le sujet au régime, le nominatif à l’accusatif, l’homme à la femme ? C’est le verbe, le verbe actif, très actif, le plus actif possible ; ce verbe qu’on retrouve si fréquemment dans le 4e livre de l’Enéide, que j’ai dû vous faire passer par raison de pudeur ! Ce verbe, ce trait d’union qui unit Enée à la reine de Carthage ! Æneas amat Didonem33 ! Le mariage, c’est la conjugaison de ce verbe depuis le présent plein de miel jusqu’à l’infinitif rempli d’amertume. Conjuguez à votre goût, Monsieur le marquis ! Il y a quatre conjugaisons dans l’existence et la syntaxe. Les unes diffèrent par leur élan et leur impératif, les autres par leur enivrement et leur supin, les autres par leur effervescence et leur gérondif en dus, da, dum34. Conjuguez, noble des Tilleuls, conjuguez !

Amo, amas, amat, amamus35, fit docilement le jeune Anselme qui au souffle véhément de ces descriptions amoureuses entendait mugir les fournaises de son coeur !

— Bien, Monsieur le marquis, dit le professeur en essuyant son front36 diluvien. Un dernier avis, et nous partirons pour Cythère !

— Parlez, mon docte Naso !

— Gardez-vous d’admettre le pronom dans votre phrase, votre accusatif courrait les plus grands dangers, car ce pronom prend toujours la place du nom ou sujet !

Complètement édifié par cette discussion conjugale et grammaticale, le jeune Anselme des Tilleuls se creusa nuit et jour le cerveau pour arriver à ces couches inférieures qui recèlent les plus doux mystères ! Mais la vérité oblige à dire qu’il ne creusa pas bien avant, car ses facultés mal trempées se brisèrent bientôt sur le roc de l’inintelligence.

Naso Paraclet étudia plus que jamais ces principes de toute morale enfouis dans la grammaire37 ; il se livra avec succès à la culture morale de la feuille de vigne, et fit des remarques utiles sur les déclinaisons irrégulières de la langue latine.

La ville de C..., qu’habitaient ces illustres personnages, possédait environ 7000 habitants ; mais, intellectuellement parlant, elle renfermait au plus 200 âmes, y compris les âmes des bêtes.

Cette ville de province aux rues et aux idées étroites se levait à six heures du matin, et se couchait à neuf heures du soir, suivant l’exemple des hôtes emplumés de ses basses-cours. Pendant la journée, elle vaquait à ses occupations très ordinaires, déjeunait à 9 heures, et dînait à quatre. Cité exempte de remords et de civilisation, elle se laçait par devant, se décolletait jusqu’au menton inclusivement, portait des bas noirs et des souliers de prunelle, pérégrinait sur de larges pieds, et frappait dans des mains plus larges encore, lorsqu’elle applaudissait les virtuoses de son cru ! Les manches à gigot bouffaient à ses bras, ses chapeaux jouissaient 38 d’une vertu anti-adultérine, et ses filles à marier, arrêtant39 au moyen de baleines résistantes les avalanches de leurs appas, possédaient bien la véritable ceinture de chasteté ! Lorsqu’à la nuit tombée, la ville se rendait chez ses notables, elle s’éclairait de la lanterne proverbiale, et faisait résonner ses socques de bois sur les pavés40 anguleux.

Mais dans ces soirées indescriptibles, les mammifères ne se mélangeaient pas indistinctement ! La noblesse faisait quartier à part, écrasait les bourgeois sous les quintaux de sa morgue provinciale. Et cependant bien peu de ces dignes aristocrates pouvaient comparer leurs titres généalogiques aux parchemins racornis du marquis des Tilleuls. Tout le monde ne jouit pas d’aïeux qui aient eu sous Louis le Bègue un succès d’estime et d’apothicaire.

Pourtant41, malgré les sommes de laideur follement dépensées au profit des habitants de C..., le jeune Anselme était regardé comme un prodige sous le double rapport de l’imperfection des traits et de la nullité de l’esprit ! Naso était le seul à l’approcher d’aussi près. Il osait même lui trouver un air distingué ; à l’entendre, il fallait être doué d’une goutte sereine pour ne pas trouver son élève agréable au dernier abord, et il engageait ses détracteurs à aller jouer de la clarinette à travers champs, ite clarinettam lusum42, et encore, il employa le supin, vu les mouvements et contorsions qu’exige le jeu de cet instrument nasillard.

Or le pieux Paraclet avait pris à tâche d’établir convenablement son élève. Il le savait de chair tout comme un autre. N’allez pas croire que parce qu’Anselme ne sentait rien, comprenait peu de choses, et n’aimait pas davantage, ses sentiments fussent à l’état de chimères ou de mythes ! Non, son âme pouvait se chiffonner comme une autre ; il n’avait pas noyé les poudres de son c ur, et peut-être, n’attendaient-elles qu’un frottement phosphorique pour éclater soudain, et couvrir les virginités environnantes de leurs débris incendiaires !

C’est pourquoi Naso battait la charge devant les passions de son élève, et crevait bien des peaux d’âne pour l’entraîner à l’assaut ! Chaque matin, il croyait entendre le jeune marquis lui dire : pieux Paraclet, quelles terribles insomnies me tourmentent ? Anna soror, quoe me suspensam insomnia terrent43 ? ce qu’il traduisait intérieurement et librement par : soeur Anne, soeur Anne, ne vois-tu rien venir ?

Mais comme le soleil poudroyait et l’herbe verdoyait dans la rocheuse imagination de cette nature granitique, le bon professeur agit sourdement ; il se mit en campagne pour conquérir la féconde fiancée qui devait sauver la famille des Tilleuls de son extinction prochaine. Auprès de cette entreprise, les marches d’Alexandre étaient de la Saint-Jean passée ; Naso ne se dissimulait aucun des dangers de son expédition et pour tremper son âme à ces récits fabuleux des victoires anciennes, il relut jour et nuit Xénophon et Thucydide44. C’est alors que la retraite des dix-mille lui parut un chef-d’oeuvre de stratégie !

Mais son coeur était grand, et son amour immense. Rien ne l’effraya et il établit son camp à une portée de canon des héritières voisines. Il est vrai de dire qu’il avait assuré ses derrières, en s’épaulant à l’arbre généalogique des Tilleuls, et protégé son attaque par les 8000 pièces de cent sols qui formaient le revenu du jeune marquis.

— Par Jupiter, se disait-il, qui résisterait à de semblables assauts ? Est-ce Madame de Mirabelle augmentée de45 cinq filles à marier ? Est-ce Monsieur de Pertinax, président du Tribunal, possesseur46, dit-on, d’un accusatif des plus singuliers ? Est-ce le général de Vieille Pierre qui ne sait avec quel nominatif faire accorder son héritière ? On rencontre par les maisons47 des déclinaisons de filles sans emploi. Qui ne voudrait s’allier au noble sang des Tilleuls ? Quel meunier ne changerait son moulin pour un bonnet d’évêque ? dirais-je. Sic parvis componere magna solebam48 !

Or donc, tandis que le jeune marquis Anselme, parvenu à l’année florissante et vingt-septième de son âge, concentrait les nocturnes rayons de son intelligence sur la règle du que49 retranché, le pieux Naso enfourchait son dada régénérateur, et piquait des deux vers les âmes50 des jeunes héritières.

Anselme pénétrait dans l’esprit de la langue ausonienne, Naso dans celui de Madame de Mirabelle,51 des Tilleuls s’identifiait avec le génie de Lhomond, et Paraclet employait tout le sien à préparer parmi les c urs nubiles les voies matrimoniales !

Madame de Mirabelle était une femme âgée, mais veuve, incessamment vêtue de sa robe à verdoyants ramages, grande, maigre, sèche, acariâtre. En sa présence, on rêvait involontairement de ces échalas qui hérissent les plaines de Champagne52.

Quelques habitants de C... aux idées extra-mondaines répétaient que Mr de Mirabelle avait promptement usé sa vie aux aspérités53 de son anguleuse épouse.

Quoi qu’il54 en fût, cinq filles étaient résultées de leur raboteux hymen.

Ces estimables damoiselles, variant de 20 à 25 hivers étaient toutes à marier ; leur mère les produisait dans le monde sous cette rubrique conjugale, et les damoiseaux de papillonner aux risques de brûler les basques de leur habit, et les jeunes filles d’agiter leur filet de soie avec l’inquiétude de ne pas emprisonner le moindre papillon.

Et cependant, chacune se targuait de ses 100000 francs de dot et lançait avec un intérêt tout métallique des illades chargées de phosphate d’argent ; leurs yeux diversement nuancés comme l’écharpe d’Iris formaient une batterie de dix bouteilles de Leyde, où tremblaient sans cesse bien d’appétissantes feuilles d’or ; mais hélas, la violence de leur décharge n’avait foudroyé aucun fils de famille, et elles en étaient toutes pour leurs frais d’électricité !

C’est qu’elles ressemblaient plus ou moins à leur mère, et que leur mère avait un profil désagréable !

Quel55 insuccès pouvait donc atteindre le pieux Naso, lorsque, comme le valet Landry, il venait se mesurer à ce cinq de coeurs ?

Aussi, vêtu d’un habit noir,56dont les basques caressaient voluptueusement une cheville émue, décoré d’un gilet des grands jours aux reflets chatoyants, muni d’un pantalon qui professait un éloignement impardonnable pour des souliers à boucle resplendissante, le hardi Paraclet s’aventura-t-il au sein de ces vierges que la lune semblait devoir oublier dans ses distributions57 de miel ; il tâta le terrain, comprit à de vagues soupirs le désert de ces âmes éplorées, et hasarda sa demande en termes choisis.

L’épanouissement de ces jeunes58 visages aux rayons du soleil conjugal ne le surprit pas ; c’était un nombre infini de v ux multipliés par cinq qui allaient être comblés ; chaque matin, les filles incomprises59 se lamentaient dans l’espoir de cet heureux jour, et formaient entre elles un total de 1825 soupirs par an.

— Oui, Mesdemoiselles, disait le pieux Naso, c’est un jouvenceau d’un avenir certain, et d’un passé recommandable. Son coeur est le plus neuf des coeurs à donner ; son âme est vierge d’émotions incandescentes.60 Lampe virginale que j’ai moi-même remplie d’une huile nouvelle, je l’ai montée avec soin, et elle n’attend plus qu’une flamme propice pour brûler d’un feu inextinguible !

— Et il est beau ? dirent les jeunes filles avec un ensemble orphéonien.

— Mesdemoiselles, il n’est pas beau ; il est magnifique !

— Il est riche ? dit la mère avec une61 unanimité intelligente.

— Madame, il n’est pas riche ; il est millionnaire !

— Spirituel ? reprirent les jeunes vierges.

— Assez pour faire les délices d’une femme.

— Et il se nomme ?

Sed tamen, iste Deus, qui sit, da, Tityre, nobis62 ! m’eussiez-vous dit, si j’avais été Tityre ! Faites-nous connaître ce Dieu quel qu’il soit !

— Eh bien ? s’exclamèrent d’une seule bouche la mère et les filles.

— Le Marquis Anselme des Tilleuls !

L’effroyable laideur du marquis, et la crainte de l’épouser effectuèrent63 un changement à vue. La fille aînée tomba évanouie, la seconde tomba en attaque de nerfs, la troisième tomba en pâmoison64, la quatrième tomba à la renverse, la cinquième tomba de son haut, et la mère tomba des nues !

Ces chutes successives rappelèrent au bon professeur les capucins de cartes de son jeune âge ; il aurait pu abuser de sa position pour délacer toutes ces syncopes ; mais, éminemment chaste, il prit son courage d’une main, son chapeau de l’autre, et sortit en disant : Ipse gravis graviterque ad terram pondere vasto concidit65 !

Mais le pieux Naso avait un grand coeur, et ces prosternations humaines étaient au-dessous de lui ; il revint donc vers son élève en affectant un stoïcisme sardonique.

On est cependant autorisé à croire, que s’il avait eu une queue, elle n’eût66 pas été en trompette !

Anselme des Tilleuls était courbé sur la syntaxe ; peut-être cette laborieuse opiniâtreté avait-elle67 pour but de calmer des passions ardentes ! Sans doute les nénuphars68 de la langue latine lui portaient au cerveau, et la fougue de son sang s’apaisait dans les contemplations particulièrement anti-aphrodisiaques des mystères du que49 retranché.

— Eh bien, lui dit le dernier héritier de son nom, ces dames de la Mirabelle ?

— Traduisez mot-à-mot, répondit Paraclet ; mira, admirez, belle, avec soin à quelle famille vous appartenez, Monsieur le marquis, et n’allez pas vous mésallier ! Ces dames sont de petite noblesse, de petit esprit, de petite fortune, et vous n’auriez jamais que de petits enfants, ce qui est l’apanage exclusif des grands-parents !

— Hélas ! fit piteusement Anselme.

— Courage, mon noble disciple, après les verbes conseiller, persuader, etc., comment s’exprime le que ou le de ?

— Il s’exprime par ut69 avec le subjonctif.

— Je vous donne un bon point pour cette réponse, et je vais me rendre à l’instant chez le général de Vieille Pierre.

Ce qui fut dit, fut fait. Anselme continua son devoir, et Naso Paraclet, vêtu comme dessus, hasarda des pas mélancoliques du côté de la belle Amaltulde !

C’était la fille et l’idole du général ! Chaque jour, sur l’autel de ses caprices, son père lui sacrifiait des hécatombes !

Au physique, cette luronne était taillée en pleine chair, large d’épaules, forte de hanches, vive de mouvements, et robuste de ses membres ! Son caractère était hardi, sa vivacité pétulante, son tempérament indomptable ! Au moral, elle se coiffait d’un képi, et s’habillait d’un drapeau troué ; elle semblait bâtie70 pour porter le sac sur le dos, et n’avait pas besoin de71 douze temps pour faire la charge ! Son père qui avait enfoncé des bataillons l’était à son tour, et battait en retraite devant toutes les volontés de sa fille ! C’était une amazone, moins l’arc et les mutilations nécessaires pour s’en servir ! En un mot, elle avait du pain de munition dans les veines !

Ajax, doublé d’Achille, aurait pu seul affronter cette jeune enfant ! On la prenait volontiers pour un bastion avec ses mâchi-coulis, ses barbacanes et ses mangonneaux, elle avait des airs de canon chargé à mitraille !

Aussi, le pieux Naso, cuirassé de sa seule conscience, mettait-il sa foi en Dieu, et en Lhomond, son prophète ès-langue latine !

C’était un siège en règle à faire, il importait de tracer des parallèles de prudence, et de creuser des mines de sûreté ! Quant aux tranchées, le bon professeur en avait assez de celles que produit une peur indomptable. Mais son parti était pris ; il fit sonner la charge, et ses écus, et se présenta à la caserne du général.

Il fut reçu par un chien habillé en portier, et sur ses vives instances, introduit près de la noble Amaltulde de Vieille Pierre.

L’histoire se tait sur ce mémorable entretien, dans lequel en présence du général et de sa fille, Paraclet demanda cette main valeureuse pour son élève bien-aimé.

On ne sait si ce fut réellement la main qu’on lui donna dans cette circonstance, ni à quel endroit il la reçut ! Bref, après cinq minutes d’une explication parlementaire, le professeur opérait précipitamment sa retraite, abandonnant son projet et son chapeau sur le champ de bataille. En peu d’instants, il venait d’essuyer le feu de ses adversaires, la sueur de son front, le fond de sa culotte, et des revers considérables.

Sa fuite précipitée le déposa promptement72 à la herse du château des Tilleuls ; il gravit à pas comptés l’escalier seigneurial et parvint à la chambre du jeune marquis.

Il le trouva tout en pleurs devant le paragraphe des verbes à l’indicatif dans le français qu’il faut mettre au subjonctif en latin.

— Qu’avez-vous, Monsieur et cher élève ? demanda Naso avec inquiétude.

— Bon professeur, répondit Anselme, le mot combien entre deux verbes veut toujours le second au subjonctif ?

— Parfaitement !

— Exemple, continua Anselme : vous voyez combien je vous aime, vides quantum te amem73 !

— Bravo, Monsieur le marquis ! Cette application est pleine de mélancolie ! Continuez !

Vides quantum te amem ! Déjà je crois entendre Mlle de Vieille Pierre me répéter ce doux refrain !

Naso ne sourcilla pas, mais de sa voix la plus professorale, il dit :

— Lorsque l’on veut marquer depuis quel temps une chose se fait, à quel cas se met le nom du temps ?

— On emploie l’accusatif !

— Bien ! Exemple ?

— Il y a plusieurs années que je suis lié avec votre père, répondit Anselme, multos annos utor familiariter patre tuo74.

— Oui, Monsieur le marquis, reprit l’habile Paraclet, j’étais fort lié avec votre père, et il regardait comme indigne de lui cette noblesse de garnison qui s’appuie sur la pointe d’une épée ! Au surplus, si le temps est passé, on met le nom à l’ablatif avec abhinc75 ! Exemple ?

— Il y a trois ans qu’il est mort, reprit le dernier des Tilleuls, tres abhinc annis mortuus est !

— Oui, trois ans, Monsieur le marquis, et ses dernières volontés résonnent encore dans ma mémoire ! Or la fille d’un guerrier n’est pas digne de croiser la nouveauté de sa race avec l’antiquité de la vôtre, ni de suspendre son cheval de bataille aux nobles branches des Tilleuls. Si vous acceptez sa main, je crois que vous vous en repentiriez, credo fore ut te poeniteret76, comme dit la grammaire. Je vais donc de ce pas rendre visite à Mr le président du tribunal de 1re instance, cependant que vous répéterez à propos de nos recherches grammaticales et hyménéennes, dans le cas où le verbe latin n’a pas de futur de l’infinitif : credo fore ut brevi illud negotium confecerit76, je crois qu’il aura bientôt terminé cette affaire !

Sur ce,77le pieux Naso quitta son élève, et puisant dans la citerne de l’adversité l’eau bouillante du courage, il se donna du coeur pour affronter le premier magistrat de la ville !

Proh pudor78 ! C’était déroger ! C’était vêtir d’une robe noire et d’une toque obscure les célèbres aïeux du marquis ; il y avait quelque chose du héron de La Fontaine79 dans la conduite de Naso Paraclet ! Après avoir dédaigné80 le s tanches et les carpes de la haute aristocratie, il se rejetait sur le colimaçon des héritières de second ordre !

Mr de Pertinax avait cela de commun avec plusieurs juges de Paris et de la province, qu’il reposait sa sieste sur le fauteuil du tribunal, et dans les douceurs d’un farniente magistral, à l’aide81 d’un assoupissement judiciaire, il digérait longuement les plaidoiries, et le déjeuner du matin.

Le pieux Naso avait ouï dire qu’il jouissait d’une charmante fille ; mais il ne l’avait jamais entr’aperçue. Le premier magistrat se renfermait dans une retraite inaccessible ; c’était une sorte d’homme peu communicatif.

Selon les plus bavards des habitants, sa demoiselle était élevée dans un des meilleurs pensionnats de la capitale, et le ciel l’avait dotée d’une beauté surnaturelle !

Mais ces on-dit volaient rarement par la ville, et il fallait être un habile chasseur de nouvelles pour82 l’atteindre du petit plomb de la curiosité.

Or, Naso en possédait plusieurs dans sa gibecière ; il donnait une fortune raisonnable à la jeune fille, et à son père des préjugés pyramidaux en faveur de la noblesse ! La confiance avait donc essuyé ses larmes quand, à l’issue de l’audience, il aborda le sévère Mr de Pertinax.

L’équitable magistrat venait de terminer une affaire célèbre aux désavantages des deux adversaires. Le débiteur avait été condamné à satisfaire le créancier, sauf à ce dernier de payer les frais qui se montaient au double de la créance.

L’honorable président jouissait de cet air inappréciable83 d’un homme en qui la conscience et l’estomac oubliaient journellement de crier ; d’un geste qui ne manquait ni de dignité, ni d’ampleur, il pria Naso de faire connaître l’objet de sa visite.

— Mr le président, dit le confiant professeur, c’est à la fois une question de main et une affaire capitale sur lesquelles repose le salut de la société !

— Parlez, Monsieur, vous m’intéressez outre mesure !

— Je suis fondé à le croire, Mr de Pertinax !

— Voulez-vous, dit celui-ci, que pour cette communication, je requière la présence du procureur...

— Inutile de déranger Monsieur le ministère public ;84mon explication sera brève, car il n’est pas permis d’être paresseux ! Non mihi licet esse pigro85 !

— Parlez donc, Monsieur...

— Naso Paraclet, professeur de langue latine et autres, futur continuateur de Lhomond, et membre du conseil général d’instruction publique des enfants âgés de moins de sept ans !

— Il suffit, reprit Mr de Pertinax, en s’inclinant.

— Monsieur, continua Paraclet avec le plus aimable de ses sourires, je suis attaché par le double lien du professorat et de l’amitié à l’homme le plus riche de la ville, ditissimus urbis86, et sans contredit le plus remarquable de tous, maxime omnium conspicuus ! L’abolition des prérogatives aristocratiques a profondément affligé mon coeur, car ce brillant entourage ceignait le vieux trône d’une auréole préservatrice. Je suis un des soldats, unus militum, ou ex militibus, ou inter milites, puisque le nom partitif veut le pluriel qui le suit au génitif, ou à l’ablatif avec ex, ou à l’accusatif avec inter87 ! Je suis, dis-je, un des soldats de cette petite armée de braves, qui sauvera la société, en relevant ses plus nobles institutions. Car un grand malheur nous menace, magna calamitas nobis imminet, impendet, instat88 !

— Continuez ! Monsieur, dit le président à demi étonné.

— Mon jeune élève, reprit l’élégant professeur, regorge de richesses, et ne manque de rien, abundat divitiis, nulla re caret89. Or vous possédez un noble rejeton de votre famille, Mr le premier président. Pourquoi vous demanderais-je si vous aimez vos enfants ? Quoenam mater liberos suos non amat90 ?

Mr de Pertinax s’inclina en signe d’assentiment.

— Or mon élève, Monsieur Anselme des Tilleuls, marquis de naissance, est tombé dans le ravin de la mélancolie ! J’en suis accablé de chagrin, moerore conficior91. Je ne savais à quoi attribuer son état morose ; mais je dus comprendre que l’amour s’en mêlait. Teneo lupum auribus92, me dis-je en français93 ; il faut le marier. Je sais que vers lui les héritières se précipitent en foule, turba ruit ou ruunt94. Mais une seule femme au monde avait fixé la noble girouette de ses incertitudes. J’appris le nom de cette élue du ciel. C’était votre fille, ô Monsieur de Pertinax ! Dès alors vous fûtes entouré de mes sollicitudes investigatrices, je vis votre maison, vidi domum tuam, et j’en admirai la beauté, et illius pulchritudinem miratus sum95.

— Vous dites, que ce jeune cavalier aime ma fille, répondit le président avec un sourire, ou pour parler votre langage, dicis hunc juvenem amare filiam meam ?

— Non ! Monsieur, fit Naso avec chaleur, car ce serait une faute contre la syntaxe. Et il faut changer l’actif en passif quand il y a amphibologie, c’est-à-dire lorsqu’après un que49 retranché, le nominatif et le régime français seraient tous deux à l’accusatif latin, sans que l’on pût distinguer l’un de l’autre ! Exemple : vous dites qu’Anselme des Tilleuls aime ma fille, dicis Anselmem ex Tiliis amare filiam meam est mauvais. On doit tourner la phrase : vous dites que ma fille est aimée par Anselme des Tilleuls, dicis filiam meam amari ab Anselme ex Tiliis ?

— Quoi qu’il en soit, Monsieur Paraclet, je crains que ce ne soit un amour sans espoir.

— Monsieur, riposta le professeur en s’échauffant, nous sommes nobles depuis Louis le Bègue ; nous jouissons de 40000 livres de rente. Au nom du ciel et des royautés chancelantes... pourquoi ce refus ?

— Parce que loin d’avoir une fille, je n’ai qu’un fils ! dit Mr de Pertinax.

— Et qu’importe, Monsieur !

— Cependant vous faites une étrange confusion !

— Il est vrai, dit Naso tout piteux, mon patriotisme m’entraîne ; pourquoi votre fils n’est-il pas une fille ? Mais il y a peut-être des remèdes à cela !

— Je n’en vois aucun ! répondit le premier magistrat.

— Monsieur, répliqua Paraclet, vous paraissez occupé en ce moment ; nous reprendrons plus tard ce grave entretien.

— Ah çà ! puisque je vous répète que je n’ai qu’un fils, il est impossible que votre marquis l’épouse.

— En effet, au premier abord, cela semble difficile, mais...

— Vos mais ne se tiennent pas !

— Existe-t-il des articles du Code contre ma proposition ? ajouta l’obstiné Paraclet.

— Aucun !

— Eh bien !

— Monsieur, dit le président pourpre, dois-je appeler mes huissiers pour vous reconduire ?

Quis te furor tenet96 ? N’ébruitez pas cette affaire ! fit Naso en colère.

— Si vous ne fuyez, s’exclama le président cramoisi, je convoque la gendarmerie départementale !

— Vous n’êtes pas dans votre état normal ! Nous reparlerons de cette affaire !

— Retirez-vous, hurla le président ponceau, ou je requiers la garde nationale !

Te relinquo97 ! cria Paraclet en colère et en latin. Mais je n’ai pas le98 dernier mot, et mon élève entrera dans votre famille !

Le premier magistrat de C... allait se porter à des voies de fait, quand le têtu professeur sortit du palais, et entra dans une fureur qui arriva du rouge au blanc en passant par le violet. A plusieurs fois, il hasarda de tonnants quos ego99, auxquels répondirent les échos insoumis, à l’encontre des sujets de Neptune.

Paraclet se trouvait blessé dans ses superbes combinaisons ; il employa dans son monologue les formules énergiques de Cicéron, et sa colère prenant sa source dans les hautes montagnes de l’Orgueil, en précipita ses courants d’apostrophes et ses torrents d’invectives entre les rives insultantes des quousque tandem100 et des verum enimvero101 !

Il marcha en gesticulant comme un télégraphe occupé ; il se demandait si son élève ne devait pas tirer vengeance du refus de Mr de Pertinax fondé sur le vain motif qu’il ne possédait qu’un fils ! Ne fallait-il pas que le sang lessivât cette offense ? La guerre de Troie lui parut avoir été allumée à propos d’intérêts plus frivoles ! La belle chose que l’honneur de Ménélas auprès de la mort des Tilleuls !

Comme le méconnaissable professeur cheminait d’une façon louvoyante, il se heurta contre un corps pondérable.

Cave ne cadas102, fit-il.

Cave ne cadas, fit-on.

Le pieux Paraclet s’imagina avoir rencontré103 un rocher et son écho !

— Qui êtes-vous ? dit-il.

— Monsieur Paraclet, répondit une voix humaine, je suis le greffier du tribunal, j’ai des cheveux blancs, veuillez m’écouter !

— La cour a délibéré, répliqua Naso, avec une ironie profonde. Vous venez me lire mon arrêt de mort !

— Monsieur, fit le greffier, je signe les actes de mon ministère du nom de Maro Lafourchette, et suis bien votre humble serviteur !

— Alors servez de point de mire aux flèches de ma colère !

— Monsieur, écoutez-moi !

— Vous, simple greffier, innocent porte-plume, obscur gratte-papier, vous heurtez un homme comme moi dans ses idées et ses promenades !

— Mais enfin !...

— Fuyez, infinie créature !

— Cependant...

— Fuyez, bourgeois de la chicane !

— N’insultez pas les malheureux, proféra le greffier ! Ne insultes miseris !

— Ou ne insulta ! répondit Naso.

— Ou noli insultare miseris104 ! riposta le sieur Lafourchette.

La colère du professeur tomba instantanément devant ces citations grammaticales ! Il avait donc trouvé un latiniste de sa force !

— Que me veut l’honorable greffier ? fit-il.

— J’ai entendu votre entretien avec Mr de Pertinax ; pardonnez à mon indiscrétion involontaire ! Je puis vous être de quelque utilité.

L’habile greffier ouvrait les portes intellectuelles du professeur avec la double clé de l’insinuation !

— Je me nomme Maro comme Virgile, dit-il.

— Et Lafourchette comme pas un. Après ? répondit Naso. -- Ma paternité possède une fille nubile, ayant quelque bien ! Elle est dans la force du terme ce que Justinien appelle viripotens105 !

Viripotens ? fit Naso.

Viripotens, réitéra Maro.

— Monsieur, répliqua le professeur ému. Ce viripotens vous fait de moi un ami pour la vie entière ! Donc cette fille viripotens se nomme...

— Eglantine !106 Femme de moeurs douces, de compagnie agréable, ayant du monde, de l’acquit,107douée d’un tempérament ferrugineux, et le mariage satisferait108 dignement les impatiences de sa jeunesse, si Mr le marquis Anselme des Tilleuls, daignant abaisser sur elle la majesté de ses cils, nous faisait l’honneur de passer en famille la soirée de cet heureux jour !

— Voilà une belle phrase, fit Naso, qui se prit à réfléchir. Il tenait dans ses mains la postérité des Tilleuls !

Quota hora est109 ? fit-il.

Quinta110, répondit Lafourchette.

— A sept heures, Mr le marquis et moi nous frapperons à votre porte !

Sur ce, ces illustres personnages terminèrent le duo de leur éloquence scientifique, et Paraclet tout pensif reprit le chemin du château.

Quelle mésalliance ! La fille d’un greffier de province se greffant sur un orgueilleux Tilleul ! Cet arbre antique secouerait donc ses fleurs blanches sur des têtes prosaïques ! Loin des campagnes cultivées par ses ancêtres, il se verrait transporté dans les champs de la bourgeoisie, faits de terres rapportées !

Mais, il n’y avait guère à choisir ! La famille allait être relevée, et ses descendants traduiraient sa gloire aux plus lointaines générations ! D’ailleurs, Anselme grandissait sa femme, et le coq ennoblissait la poule !

Réconforté par ces raisons de basse-cour, le professeur gagna promptement le château, annonça au jeune marquis sa complète réussite, comprima ses élans extra-conjugaux, et lui tint un discours d’une longueur et d’une argumentation cicéroniennes sur le but des unions légitimes considérées au double point de vue de la morale et de la procréation.

Au nom argentin de Lafourchette, Anselme ne sourcilla, son tempérament virginal le soumettait seulement111 aux formes superficielles, sans qu’il allât plus loin ! Eglantine était femme ; que lui fallait-il de plus ? Il jouissait encore de cet âge naïf, où l’on épouserait une robe, fût-elle de chambre.

Après le dîner, le château en émoi procéda à la splendide toilette du marquis. Ses gens furent sur pied pendant deux heures, des cascades d’eau lustrale se déroulent sur son front candide, les112 serviettes pensent113 y perdre leur blanc tissu, les pots de pommade s’allègent de leurs poids odoriférants, les peignes se brisent et se succèdent au milieu des forêts vierges qui couronnent le sommet du jeune marquis, les crochets se raidissent contre les prétentions de bottes obstinées, les armoires vomissent des flots d’habits, les bretelles éreintent leurs élastiques pour obtenir des tensions de plusieurs atmosphères, et des cravates infinies déroulent en tous sens les replis variés de leurs alligators !

A l’heure dite, le marquis ressemblait à un ours qui porte des manchettes, un jabot de dentelle, et une épée de parade.

En quelques minutes, suivi de son professeur raide et empesé, il atteignit le N° 7 de la rue du Vieux-Parchemin, et prépara une entrée triomphante.

La soirée était complète, il y avait là Mr Lafourchette et sa fille Eglantine, leur cousin Boussigneau, adjoint au maire ; les Grognons, parents éloignés des Lafourchette et de toute civilisation ; le parrain de la jeune personne, un nommé Protêt, huissier assermenté, et capax en droit.

Le salon resplendissait des feux de deux bougies qui rayonnaient tristement à chaque extrémité ; de méchants tableaux du parfait chasseur y jouaient piteusement aux quatre coins, tandis qu’une table d’un acajou bête supportant une cage d’oiseaux empaillés remplissait le rôle du cinquième partner ; des chaises et fauteuils de paille offraient aux visiteurs leur douteuse élasticité ; seul, le brigadier de gendarmes à cheval y pouvait s’asseoir une heure durant, vu l’insensibilité ligneuse dont sa profession avait doté ses parties charnues. Enfin se carrait devant une fenêtre un malencontreux piano, qui devait renfermer dans son sein l’écho fidèle de la batterie de cuisine114.

On annonça le marquis des Tilleuls. La panique commença de prendre la société, mais elle se remit promptement. Anselme fit son115 apparition sous les feux croisés de regards inquiets. Les hommes se levèrent, les femmes ondulèrent, et les enfants examinèrent si cet inconnu n’avait pas des fils aux bras et aux jambes pour le faire manoeuvrer !

Naso présenta officiellement son élève, et à la faveur de ténèbres avares et propices, Eglantine Lafourchette s’avança vers lui. Elle le salua et 45 printemps saluèrent avec elle. C’est qu’elle florissait sous le116 soleil de l’été, et de l’été de la Saint-Martin ; Eglantine était grosse, courte, replète, ramassée, ronde, sphérique117 ; elle se coiffait de cheveux du cru, elle étalait abondamment des formes d’une végétation tropicale.

Anselme la trouva magnifique ; c’était une édition augmentée de la Vénus Aphrodite118 ; vue à travers le prisme des passions imberbes, elle pouvait paraître telle. On l’eût volontiers prise119 pour sa propre mère dont cependant elle n’était que la fille.

Bref, on se salua, on se complimenta, on s’assit, on causa ; la conversation d’abord générale tourna au particulier ; le marquis placé près de la greffière s’entretint si bas avec elle qu’ils durent ne se rien dire.

Naso parlait latin avec son nouvel ami, dans le style duquel il trouvait des allures quintiliciennes, et lui faisait part de ses nouvelles observations sur les déclinaisons irrégulières.

On joua au corbillon ; bien qu’on eût cent fois expliqué le jeu au marquis, son intelligence rebelle n’en put comprendre l’esprit euphonique, et il lâchait des désinences hétéroclites qui surprenaient douloureusement l’assemblée !

Quant au bon professeur, il y mettait invariablement son ami Lhomond.

Le reste de la société habituait ses yeux au spectacle inaccoutumé du jeune marquis, et de ses imperfections physiques et morales.

Cependant les deux fiancés, car ils l’étaient par leur amour, s’enivraient de bonheur ! Bientôt Anselme120 s’anima, parla de l’irrégularité du substantif cubile121, et apprit à son amante la déclinaison de tonitru122. Quant à celle de cornu123, la corne, elle paraissait la savoir de naissance. Eglantine lui répondit grosse, expédition, Cour d’assise (sic).

Puis la soirée fut variée par quelques jeux innocents. Au colin-maillard assis, le jeune Anselme confondait étrangement les sexes, et ne tarda pas à renverser la table et la cage d’oiseaux, auxquels il ne manqua qu’une résurrection pour s’envoler. Au jeu du synonyme, on lui répondit qu’on aimait l’objet à deviner bon, vertueux, sensible, qu’on en faisait ses délices, son étude, son passe-temps le plus doux, qu’on le mettait sur son c ur, sous son oreiller, dans son livre de prière, il répondit : moulin à vent.

Enfin la soirée se termina sous de favorables auspices ;124 le jeune marquis rêva qu’il voyait passer Eglantine dans ses rêves, Eglantine se figura les naïfs délices d’un époux immaculé.

Le lendemain, le mariage était résolu, et huit jours après, les cloches de l’Eglise cornaient aux oreilles des fiancés mille promesses flatteuses.

Naso Paraclet sautillait sur un pied à longueur de jour ! Il n’était plus reconnaissable. Ses voeux allaient être comblés, et voyait la postérité de son cher élève planter de longues allées de Tilleuls !

Le grand jour arriva, et cependant les Mirabelle, les Vieille Pierre et les Pertinax n’en crevèrent pas de dépit !

Le marquis rougissait comme une vestale en plein jour ; il avait allumé le flambeau sacré de l’hymen et l’entretenait avec un soin religieux. Ses études latines s’étaient un peu ressenties d’une inapplication bien pardonnable ; mais, aussitôt le noeud noué, elles devaient être activement reprises, et le jeune Anselme se proposait de traduire mot-à-mot les amours de Didon et d’Enée.

Bon et candide jeune homme ! Cours où le bonheur t’attend, où les plaisirs t’appellent ! Ouvre ton sein125 aux puissantes étreintes d’une épouse de poids ! Supporte à bras tendus les deux cent cinquante livres de chair animée que l’amour y suspend ! Laisse ton intelligence se caresser des126 poétiques inspirations du Dieu de Cythère, et d’une main légitime, dénoue la ceinture virginale de ta fiancée langoureuse !

Le pieux professeur prit son élève en particulier ; il l’instruisit de ses devoirs conjugaux, et lui fit une paraphrase de toute beauté sur le duo in una carne127 de l’Ecriture. Le grand livre des mystères du monde fut feuilleté sans relâche, et dans ses pages créatrices, le marquis des Tilleuls puisa les enseignements suprêmes !

Puis le professeur et l’élève passèrent aux déductions pratiques de l’existence ! Anselme fut prémuni contre les tentatives malencontreuses des intrus amoureux ; il sentit son front pâlir et ses cheveux se hérisser en présence des erreurs possibles d’un sexe par trop fragile ; il lut avec effroi la biographie des maris fameux de l’antiquité, et contempla sous l’eau trouble du monde les écueils qu’il ne soupçonnait pas ; la vie et la mer lui apparaissaient avec128 des sables unis ; il jeta la sonde et rapporta un fond de rocher où s’étaient brisées et devaient se briser encore tant de nacelles matrimoniales !

Mais Naso lui releva le moral abattu ! Les chances étaient de son côté dans les liens qu’il allait contracter ! Eglantine Lafourchette semblait faite pour rendre un mari heureux, elle devait être inaccessible aux séductions hétérogènes, et se soustraire aux tentatives anti-maritales ! C’était un champ cultivé avec soin, entretenu avec tendresse, clos avec prudence, et de son amour pour Anselme elle faisait l’homme de paille qui mettait en fuite les oiseaux voraces, et les amoureux dévastateurs.

Le mariage du marquis n’était plus qu’un thème mélodieux, sans variation, sans accident, sans coda, qui n’avait que des plaisirs et du bonheur à la clef !

La soirée nuptiale fut émouvante et passionnée ; l’impatient marquis voulait précéder le coucher du jour ;129 mais, vaillant ami des convenances, l’énergique professeur lui opposa un ablatif et une volonté absolus auxquels il dut obéir.

— Retardez, mon noble élève, retardez le mystérieux instant, où le futur de vos passions doit se fondre dans le présent des voluptés ! Et souvenez-vous des différentes manières d’exprimer la préposition sans devant un infinitif ! Vous devez passer la nuit sans dormir, noctem insomnem ducere, sans blesser sa conscience, salva fide, sans faire semblant de rien, dissimulanter130, et souvenez-vous que le mariage n’est autre chose qu’une version et que vous devez faire le mot-à-mot de votre épouse avant d’en chercher une traduction trop libre.

Enfin l’étoile de Vénus se leva sur l’horizon du plaisir ; Anselme y braquait depuis longtemps le téléscope de l’impatience !

La belle Eglantine Lafourchette essaya vainement de pleurer ; la pudeur n’avait pu grossir le ruisseau de ses larmes ; elle n’avait pas de crue dans les yeux. Elle roula ses immensités doucement émues du côté de la chambre conjugale, et la société, avec des airs spirituellement ailleurs131, défila devant le marquis !

Puis Naso humectait ses cils paternels de pleurs involontaires, et Maro, son ami, ne s’exprimait plus que par les interjections O, evax, hei, heu, papae, hui132 !

Enfin Anselme des Tilleuls, jusque-là dernier du nom, embrassa son professeur, son beau-père, et s’éclipsa !

Les oiseaux battirent des ailes dans leur nid de verdure ; sous l’haleine embaumée du vent, la nuit agita sans bruit les diaphanes rideaux de son lit d’ébène ; l’étoile du berger glissa les rayons de ses regards parmi les mystérieuses obscurités, et le ciel, prêtant133 aux soupirs étouffés ses échos provocateurs, frémit un instant de plaisir, de jeunesse et d’amour !

Neuf mois après, les Tilleuls étaient en fleurs134 et rien ne troublait le bonheur domestique des familles réunies. Seulement le beau-père Lafourchette, un peu taquin, comme tous les vieux greffiers entreprenait quelquefois Naso sur des difficultés scientifico-latines.

— Vous connaissez Phèdre ? lui disait135 le greffier.

— Sans doute !

— Comment traduisez-vous anus ad amphoram ?

— Anus, « la vieille », ad amphoram, « à l’amphore ». C’est le titre d’une fable !

— Vous faites une erreur grossière.

— Par exemple ! fit le bon Paraclet.

— Une erreur révoltante !

— Monsieur Maro136, ménagez vos termes !

Amphoram se traduit par « pot » !

— Qu’importe !

Ad signifie « sur » !

— Allons donc !

— Et anus ne veut pas dire « vieille » !

Une chaste fureur électrisa Paraclet, et les deux champions se seraient pris aux cheveux, s’ils n’eussent été séparés et porté perruque !

Bientôt137 même ces incidents disparurent, les deux champions n’excitèrent plus d’émeute morale ! Ils laissèrent se rouiller dans le coin de leur esprit le poignard de la plaisanterie, et l’espingole du sarcasme.

C’est que la vie était tranquille, dans cette cité de prédilection où les pavés jouissaient d’un repos inébranlable.

Le marquis des Tilleuls ne vit pas un nuage à l’horizon de son bonheur ; des enfants indistinctement mâles ou femelles vinrent chaque année consolider l’espoir d’une descendance inextinguible, et le pieux Naso Paraclet, ayant terminé des remarques utiles sur les déclinaisons irrégulières, s’occupa de rechercher les causes secrètes qui, au double point de vue de la grammaire et du mariage, empêchaient les verbes neutres de gouverner l’accusatif !

Jules Verne


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$Date: 2007/12/23 17:44:43 $