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Jules Verne

 

LES HISTOIRES DE JEAN-MARIE CABIDOULIN

 

(Chapitre I-III)

 

 

Illustrations par George Roux

6 grandes chromotypographies, une carte

Collection Hetzel

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© Andrzej Zydorczak

 

 

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Chapitre I

Un départ retardé

 

h! capitaine Bourcart, ce n’est donc pas aujourd’hui le départ?…

– Non, monsieur Brunel, et je crains que nous ne puissions partir ni demain… ni même dans huit jours…

– Cela est contrariant…

– Et surtout inquiétant, déclara M. Bourcart en secouant la tête. Le Saint-Enoch devrait être en mer depuis la fin du mois dernier afin d’arriver en bonne saison sur les lieux de pêche… Vous verrez qu’il se laissera distancer par les Anglais et les Américains…

– Et ce sont toujours ces deux hommes qui vous manquent à bord?…

– Toujours… monsieur Brunel… l’un dont je ne puis me passer, l’autre dont je me passerais à la rigueur, n’étaient les règlements qui me l’imposent…

– Et celui-ci n’est pas le tonnelier, sans doute?… demanda M. Brunel.

– Non… ayez la bonté de m’en croire, non!… A mon bord, le tonnelier est aussi indispensable que la mâture, le gouvernail ou la boussole, puisque j’ai deux mille barils dans ma cale…

– Et combien d’hommes compte le Saint-Enoch, capitaine Bourcart?…

– Nous serions trente-quatre, monsieur Brunel, si j’étais au complet. Voyez-vous, il est plus utile d’avoir un tonnelier pour soigner les barils que d’avoir un médecin pour soigner les hommes!… Des barils, cela exige sans cesse des réparations, tandis que les hommes…, ça se répare tout seul! D’ailleurs, est-ce qu’on est jamais malade à la mer?…

– Évidemment on ne devrait pas l’être en si bon air, capitaine Bourcart… et, pourtant, quelquefois…

– Monsieur Brunel, j’en suis encore à avoir un malade sur le Saint-Enoch

– Tous mes compliments, capitaine. Mais que voulez-vous? Un navire est un navire, et, comme tel, il est soumis aux règlements maritimes… Lorsque son équipage atteint un certain nombre d’officiers et de matelots, il faut qu’il embarque un médecin… c’est formel. Or vous n’en avez pas…

– Et c’est bien pour cette raison que le Saint-Enoch ne se trouve pas aujourd’hui par le travers du cap Saint-Vincent, où il devrait être!»

Cette conversation entre le capitaine Bourcart et M. Brunel se tenait sur la jetée du Havre, vers onze heures du matin, dans cette partie un peu relevée qui va du sémaphore au musoir.

Ces deux hommes se connaissaient de longue date, l’un ancien capitaine au cabotage, devenu officier de port, l’autre commandant le trois-mâts Saint-Enoch. Et, ce dernier, avec quelle impatience il attendait d’avoir pu compléter son rôle d’équipage pour prendre le large!

Bourcart (Évariste-Simon), âgé d’une cinquantaine d’années était avantageusement connu sur la place du Havre, son port d’attache. Célibataire, sans famille, sans proches parents, ayant navigué dès sa prime enfance, il avait été mousse, novice, matelot et maître au service de l’État.

Après de multiples voyages comme lieutenant et second dans la marine marchande, il commandait depuis dix ans le Saint-Enoch un baleinier qui lui appartenait par moitié avec la maison Morice frères.

Excellent marin, à la fois prudent, hardi et résolu, il gardait toujours, contrairement à tant d’autres de ses collègues, une extrême politesse dans ses fonctions, ne jurant pas, donnant ses ordres avec une parfaite urbanité. Sans doute, il n’allait pas jusqu’à dire à un gabier: «Prenez la peine de larguer les ris du petit perroquet!» ou au timonier: «Ayez l’extrême obligeance de mettre la barre à tribord, toute!» Mais il passait pour être le plus poli des capitaines au long cours.

A noter, en outre, que M. Bourcart, favorisé dans ses entreprises avait eu des campagnes constamment heureuses, des traversées invariablement excellentes. Aucune plainte de ses officiers, aucune récrimination de ses matelots. Donc, si l’équipage du Saint-Enoch, cette fois, n’était pas au complet, et si son capitaine ne parvenait pas à le compléter, il ne fallait point voir là un indice de défiance ou de répugnance de la part du personnel maritime.

M. Bourcart et M. Brunel venaient de s’arrêter près du support métallique de la cloche sur la terrasse demi-circulaire qui termine la jetée. Le marégraphe marquait alors le plus bas du jusant, et le mât de signaux ne déroulait ni pavillon ni flamme. Aucun navire ne se préparait à entrer ou sortir, et les chaloupes de pêche n’auraient pas même trouvé assez d’eau dans le chenal à cette marée de nouvelle lune. C’est pourquoi les curieux n’affluaient pas comme au moment des pleines mers. Les bateaux de Honfleur, de Trouville, de Caen et de Southampton restaient amarrés à leurs pontons. Jusqu’à trois heures de l’après-midi, il ne se ferait aucun mouvement dans l’avant-port.

Pendant quelques instants, les yeux du capitaine Bourcart, dirigés vers le large, parcoururent ce vaste secteur compris entre les lointaines hauteurs d’Ouistreham et les massives falaises des phares de la Hève. Le temps était incertain, le ciel tendu de nuages grisâtres dans les hautes zones. Le vent soufflait du nord-est, – une petite brise capricieuse, qui fraîchirait au début de la marée montante.

Quelques bâtiments traversaient la baie, les uns arrondissant leur voilure sur l’horizon de l’est, les autres sillonnant l’espace de leurs vapeurs fuligineuses. Assurément, ce devait être un regard d’envie que lançait M. Bourcart à ses collègues plus favorisés qui avaient quitté le port. Il va de soi que, même à cette distance, il s’exprimait en termes convenables, et il ne se fût pas permis de les traiter comme l’aurait fait un loup de mer.

«Oui, dit-il à M. Brunel, ces braves gens font bonne route, vent sous vergue, tandis que moi, je suis encore au bassin et ne puis en démarrer… Voyez-vous, c’est ce que j’appelle proprement de la mauvaise chance, et c’est la première fois qu’elle s’attaque au Saint-Enoch

– Prenez patience, monsieur Bourcart, puisqu’il vous est impossible de prendre la mer!… répondit en riant M. Brunel…

– Eh! n’est-ce pas ce que je fais depuis quinze longs jours?… s’écria le capitaine, non sans quelque aigreur.

– Bon!… votre navire porte bien la toile, et vous aurez vite regagné le temps perdu… A onze nœuds, par belle brise, on fait de la route!… Mais, dites-moi, monsieur Bourcart, il ne va donc pas mieux, le docteur Sinoquet?…

– Non, hélas! rien de grave, l’excellent docteur… Des rhumatismes qui le clouent sur son lit, et il en a pour plusieurs semaines!… Qui aurait jamais cru cela de la part d’un homme si habitué à la mer, et qui, pendant une dizaine d’années, a couru avec moi tous les parages du Pacifique…

– Eh! insinua l’officier du port, c’est peut-être de tant de voyages qu’il a rapporté ses infirmités…

– Non, par exemple! affirma le capitaine Bourcart. Des rhumatismes gagnés à bord du Saint-Enoch!… Pourquoi pas le choléra ou la fièvre jaune!… Comment pareille idée a-t-elle pu vous venir monsieur Brunel?…»

Et M. Bourcart laissait tomber ses bras cassés par la stupéfaction que lui causait une pareille énormité. Le Saint-Enoch… un navire si supérieurement aménagé, si confortable, si impénétrable à l’humidité!… Des rhumatismes!… On en attraperait plutôt dans la salle du Conseil de l’Hôtel de Ville, dans les salons de la Sous-Préfecture que dans les cabines ou le carré du Saint-Enoch!… Des rhumatismes!… Est-ce qu’il en avait jamais eu, lui?… Et, cependant, il ne quittait son navire, ni lorsqu’il était en relâche, ni lorsqu’il l’avait amarré dans le port du Havre!… Un appartement en ville, allons donc! quand on a son logement à bord!… Et il ne l’aurait pas changé pour la plus confortable des chambres de l’Hôtel de Bordeaux ou du Terminus!… Des rhumatismes!… Non, pas même des rhumes!… Et l’avait-on jamais entendu éternuer à bord du Saint-Enoch?…

Puis, s’animant, le digne homme eût longtemps continué de plus belle, si M. Brunel ne l’avait interrompu en disant:

«C’est convenu, monsieur Bourcart, les rhumatismes du docteur Sinoquet ne viennent que des séjours qu’il a faits à terre! Enfin il les a, voilà le vrai, et il ne peut embarquer…

– Et le pire, déclara M. Bourcart, c’est que je ne lui trouve pas de remplaçant, malgré toutes mes démarches…

– Patience, je vous le répète, patience, capitaine!… Vous finirez bien par mettre la main sur quelque jeune médecin désireux de courir le monde, avide de voyages… Quoi de plus tentant que de débuter par une superbe campagne de pêche à la baleine à travers les mers du Pacifique…

– Certes, monsieur Brunel, je ne devrais avoir que l’embarras du choix… Pourtant il n’y a pas foule, et j’en suis toujours à n’avoir personne pour manier la lancette et le bistouri ou le davier et la doloire!

– A propos, demanda l’officier de port, ce ne sont point les rhumatismes qui vous privent de votre tonnelier?…

– Non, à vrai dire, ce brave père Brulard n’a plus l’usage de son bras gauche, qui est ankylosé, et il éprouve de violentes douleurs dans les pieds et les jambes…

– Les articulations sont-elles donc prises?… s’informa M. Brunel.

– Oui, paraît-il, et Brulard n’est vraiment pas en état de naviguer!… Or, vous le savez, monsieur Brunel, un bâtiment armé pour la baleine ne peut pas plus se passer d’un tonnelier que de harponneurs, et il me faut m’en procurer un à tout prix!»

M. Brunel voulut bien admettre que le père Brulard n’était pas perclus de rhumatismes, puisque le Saint-Enoch valait un sanatorium et que son équipage y naviguait dans les meilleures conditions hygiéniques, à en croire le capitaine. Mais il n’en était pas moins certain que le docteur Sinoquet et le tonnelier Brulard étaient incapables de prendre part à cette campagne.

En cet instant, M. Bourcart, s’entendant interpeller, se retourna:

«Vous, Heurtaux?… dit-il en serrant amicalement la main de son second. Enchanté de vous voir, et, cette fois, est-ce un bon vent qui vous amène?…

– Peut-être, capitaine, répondit M. Heurtaux, peut-être… Je viens vous prévenir qu’une personne s’est présentée à bord… il y a une heure.

– Un tonnelier… un médecin?… demanda vivement le capitaine Bourcart.

– Je ne sais, capitaine… En tout cas, cette personne a paru contrariée de votre absence…

– Un homme d’âge?…

– Non… un jeune homme, et il va bientôt revenir… Je me suis donc mis à votre recherche… et comme je pensais vous rencontrer sur la jetée.

– Où l’on me rencontre toujours, Heurtaux, quand je ne suis pas à bord…

– Je le sais… Aussi ai-je mis le cap sur le mât de signaux…

– Vous avez sagement fait, Heurtaux, reprit M. Bourcart, et je ne manquerai pas au rendez-vous. – Monsieur Brunel, je vais vous demander la permission de prendre congé…

– Allez donc, mon cher capitaine, répondit l’officier de port, et j’ai le pressentiment que vous ne tarderez pas à être tiré d’embarras…

– A moitié seulement, monsieur Brunel, et encore faut-il que ce visiteur soit un docteur ou un tonnelier!»

Là-dessus, l’officier de port et le capitaine Bourcart échangèrent une cordiale poignée de main. Puis celui-ci, accompagné de son second, remonta le quai, traversa le pont, atteignit le bassin du Commerce et s’arrêta devant la passerelle qui donnait accès au Saint-Enoch.

Dès qu’il eut mis le pied sur le pont, M. Bourcart regagna sa cabine, dont la porte s’ouvrait sur le carré et la fenêtre sur l’avant de la dunette. Après avoir donné ordre de le prévenir de l’arrivée du visiteur, il attendit, non sans quelque impatience, le nez dans un journal de la localité.

L’attente ne fut pas longue. Dix minutes plus tard, le jeune homme annoncé se présentait à bord et était introduit dans le carré, où le capitaine Bourcart vint le rejoindre.

A tout prendre, si le visiteur ne devait point être un tonnelier, il n’était pas impossible que ce fût un médecin, – un jeune médecin, âgé de vingt-six à vingt-sept ans.

Les premières politesses échangées, – et l’on peut être assuré que M. Bourcart ne fut pas en reste avec la personne qui l’honorait de sa visite, – le jeune homme s’exprima en ces termes:

«J’ai appris, d’après ce qu’on disait à la Bourse, que le départ du Saint-Enoch était retardé par suite du mauvais état de santé de son médecin habituel…

– Ce n’est que trop vrai, monsieur…

– Monsieur Filhiol… Je suis le docteur Filhiol, capitaine, et je viens vous offrir de remplacer le docteur Sinoquet à bord de votre navire.»

 Le capitaine Bourcart apprit alors que ce jeune visiteur, originaire de Rouen, appartenait à une famille d’industriels de cette ville. Son désir était d’exercer sa profession dans la marine de commerce. Toutefois, avant d’entrer au service de la Compagnie transatlantique, il serait heureux de prendre part à une campagne de baleinier et de débuter par la rude navigation des mers du Pacifique. Il pouvait fournir les meilleures références. Le capitaine Bourcart n’aurait qu’à se renseigner sur son compte chez tels ou tels négociants ou armateurs du Havre.

M. Bourcart avait très attentivement observé le docteur Filhiol de physionomie franche et sympathique. Nul doute qu’il n’eût une constitution vigoureuse, un caractère résolu. Le capitaine s’y connaissait, ce n’était pas celui-là, bien bâti, bien portant, qui contracterait des rhumatismes à son bord. Aussi répondit-il:

«Monsieur, vous venez fort à propos, je ne vous le cache point, et si, ce dont je suis certain d’avance, mes informations vous sont favorables, ce sera chose faite. Vous pourrez, dès demain, procéder à votre installation sur le Saint-Enoch et vous n’aurez pas lieu de vous en repentir…

– J’en ai l’assurance, capitaine, répondit le docteur Filhiol. Avant que vous ayez à prendre des renseignements sur moi, je vous avouerai que j’en ai pris sur vous…

– Et c’était sage, déclara M. Bourcart. S’il ne faut jamais s’embarquer sans biscuit, il ne faut pas inscrire son nom sur le rôle d’un bâtiment sans savoir à qui on a affaire.

– Je l’ai pensé, capitaine.

– Vous avez eu raison, monsieur Filhiol, et, si je comprends bien, les renseignements que vous avez recueillis ont été tout à mon avantage…

– Entièrement, et j’aime à croire que ceux que vous allez prendre le seront au mien.»

Décidément, le capitaine Bourcart et le jeune médecin, s’ils se valaient en franchise, s’égalaient en urbanité.

«Une seule question, cependant, reprit alors M. Bourcart. Avez vous déjà voyagé sur mer, docteur?…

– Quelques courtes traversées à travers la Manche…

– Et… pas malade?…

– Pas malade… et j’ai même lieu de croire que je ne le serai jamais…

– C’est à considérer pour un médecin, vous en conviendrez…

– En effet, monsieur Bourcart…

– Maintenant, je ne dois pas vous le cacher, elles sont pénibles, dangereuses, nos campagnes de pêche!… Les misères, souvent les privations, ne nous y sont point épargnées, et c’est un dur apprentissage de la vie de marin…

– Je le sais, capitaine, et, cet apprentissage, je ne le redoute pas…

– Et non seulement nos campagnes sont périlleuses, monsieur Filhiol, mais elles sont longues parfois… Cela dépend de circonstances plus ou moins favorables… Qui sait si le Saint-Enoch ne sera pas deux ou trois ans sans revenir?…

– Il reviendra quand il reviendra, capitaine, et l’essentiel, c’est que tous ceux qu’il emmène reviennent au port avec lui!»

M. Bourcart ne pouvait qu’être très satisfait de ces sentiments exprimés de cette façon et, certainement, il s’entendrait en tous points avec le docteur Filhiol si les références indiquées permettaient de signer avec lui.

«Monsieur, lui dit-il, je n’aurai, je crois, qu’à me féliciter d’être entré en rapport avec vous, et, dès demain, après avoir pris mes informations, j’espère que votre nom sera inscrit sur le livre de bord.

– A vous revoir donc, capitaine, répondit le docteur, et, quant au départ…

– Le départ pourrait s’effectuer dès demain, à la marée du soir, si j’étais parvenu à remplacer mon tonnelier comme j’ai remplacé mon médecin…

– Ah! vous n’avez pas encore votre équipage au complet, capitaine?…

– Non, par malheur, monsieur Filhiol, et il est impossible de compter sur ce pauvre Brulard…

– Il est malade?…

– Oui… si c’est être malade que d’avoir des rhumatismes qui vous paralysent bras et jambes… Et, cependant, croyez bien que ce n’est point en naviguant sur le Saint-Enoch qu’il les a attrapés…

– Mais j’y pense, capitaine, je puis vous indiquer un tonnelier…

 – Vous?…»

Et le capitaine Bourcart allait se dépenser comme d’habitude en remerciements prématurés à l’adresse de ce providentiel jeune docteur. Il semblait qu’il entendait déjà résonner les coups du maillet sur les douves des barils de sa cale. Hélas! sa joie fut de courte durée, et il secoua la tête lamentablement lorsque M. Filhiol eut ajouté:

«Vous n’avez donc pas songé à maître Cabidoulin?…

– Jean-Marie Cabidoulin… de la rue des Tournettes?… s’écria M. Bourcart.

– Lui-même!… Est-ce qu’il peut y avoir un autre Cabidoulin au Havre et même ailleurs?…

– Jean-Marie Cabidoulin!… répétait le capitaine Bourcart.

– En personne…

– Et comment connaissez-vous Cabidoulin?…

– Parce que je l’ai soigné…

– Alors… lui aussi… malade?… Mais il y a donc épidémie sur les tonneliers?…

– Non, rassurez-vous, capitaine… une blessure au pouce, maintenant guérie, et qui ne l’empêche point de manier la doloire… C’est un homme de bonne santé, de bonne constitution, encore robuste pour son âge, à peine la cinquantaine, et qui ferait bien votre affaire…

– Sans doute, sans doute, répondit M. Bourcart. Par malheur, si vous connaissez Jean-Marie Cabidoulin, je le connais aussi, et je ne pense pas qu’aucun capitaine consentirait à l’embarquer…

– Pourquoi?…

– Oh! il sait bien son métier et il en a fait des campagnes de pêche… Sa dernière remonte à cinq ou six ans déjà…

– M’apprendrez-vous, monsieur Bourcart, pour quelle raison on ne voudrait pas de lui?…

– Parce que c’est un prophète de malheur, monsieur Filhiol, parce qu’il est sans cesse à prédire sinistres et catastrophes… parce que, à l’entendre, quand on entreprend un voyage sur mer, ce doit être le dernier et on n’en reviendra pas!… Et puis des histoires de monstres marins qu’il prétend avoir rencontrés… et qu’il rencontrerait encore!… Voyez-vous, monsieur Filhiol, cet homme-là est capable de démoraliser tout un équipage!…

– Est-ce sérieux, capitaine?…

– Très sérieux!

– Voyons… à défaut d’autre, et puisque vous avez besoin d’un tonnelier…

– Oui… je sais bien… à défaut d’autre!… Et pourtant, celui-là jamais je n’y aurais songé!… Enfin, quand on ne peut mettre le cap au nord, on le met au sud… Et si maître Cabidoulin voulait… mais il ne voudra pas…

– On peut toujours essayer…

– Non… c’est inutile… Et puis, Cabidoulin… Cabidoulin!… répétait M. Bourcart.

– Si nous allions le voir?…» proposa M. Filhiol.

Le capitaine Bourcart, très hésitant, très perplexe, croisa, décroisa ses bras, se consulta, pesa le pour et le contre, secoua la tête comme s’il fût au moment de s’engager dans une mauvaise affaire. Enfin, le désir de mettre au plus tôt en mer l’emportant sur toute considération:

«Allons!» répondit-il.

Un instant après, tous deux avaient quitté le bassin du Commerce et se dirigeaient vers la demeure du tonnelier.

Jean-Marie Cabidoulin était chez lui, dans sa chambre du rezde-chaussée, au fond d’une cour. Un homme vigoureux, âgé de cinquante-deux ans, vêtu de son pantalon de velours à côte et de son gilet à bras, coiffé de sa casquette de loutre et ceint du grand tablier brunâtre. L’ouvrage ne donnait pas fort et, s’il n’avait pas eu quelques économies, il n’aurait pu faire chaque soir sa partie de manille au petit café d’en face avec un vieux retraité de la marine ancien gardien des phares de la Hève.

Jean-Marie Cabidoulin était, d’ailleurs, au courant de tout ce qui se passait au Havre, entrées et sorties des navires à voile ou à vapeur, arrivées et départs des transatlantiques, tournées de pilotages, nouvelles de mer, enfin de tout ce qui éclosait de potins sur la jetée pendant les marées de jour.

Maître Cabidoulin connaissait donc et de longue date le capitaine Bourcart. Aussi, dès qu’il l’aperçut au seuil de sa boutique:

«Eh! eh! s’écria-t-il, toujours amarré au quai, le Saint-Enoch, toujours bloqué dans le bassin du Commerce… comme s’il était retenu par les glaces…

– Toujours, maître Cabidoulin, répondit un peu sèchement le capitaine Bourcart.

– Et pas de médecin?…

– Présent… le médecin…

– Tiens… c’est vous, monsieur Filhiol?…

– Moi-même, et, si j’ai accompagné M. Bourcart, c’était pour vous demander d’embarquer avec nous…

– Embarquer… embarquer?… répétait le tonnelier en brandissant son maillet.

– Oui, Jean-Marie Cabidoulin…, reprit le capitaine Bourcart Est-ce que ce n’est pas tentant… un dernier voyage… sur un bon navire… en compagnie de braves gens?…

– Par exemple, monsieur Bourcart, si je m’attendais à une pareille proposition!… Vous le savez bien, je suis à la retraite… Je ne navigue plus qu’à travers les rues du Havre, où il n’y a ni abordages ni coups de mer à craindre… Et vous voulez…

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– Voyons, maître Cabidoulin, réfléchissez… Vous n’êtes pas d’un âge à moisir sur votre bouée, à rester affourché comme un vieux ponton au fond d’un port!…

– Levez l’ancre, Jean-Marie, levez l’ancre!» ajouta en riant M. Filhiol pour se mettre à l’unisson de M. Bourcart.

Maître Cabidoulin avait pris un air de profonde gravité – probablement son air de «prophète de malheur» – et, d’une voix sourde, il répondit:

«Écoutez-moi bien, capitaine, et vous aussi, docteur Filhiol… Une idée que j’ai toujours eue… qui ne me sortira jamais de la tête…

– Et laquelle?… demanda M. Bourcart.

– C’est que, à force de naviguer, on finit nécessairement par faire naufrage tôt ou tard! Certes, le Saint-Enoch a un bon commandant… il a un bon équipage… je vois qu’il aura un bon médecin… mais j’ai la conviction que, si je m’embarquais, il m’arriverait des choses qui ne me sont pas encore arrivées…

– Par exemple!… s’écria M. Bourcart.

– C’est comme je vous le dis, affirma maître Cabidoulin, des histoires épouvantables!… Aussi me suis-je promis de terminer tranquillement ma vie en terre ferme!…

– Pure imagination, cela, déclara le docteur Filhiol. Tous les navires ne sont pas destinés à périr corps et biens…

– Non, sans doute, répliqua le tonnelier, mais, que voulez-vous, c’est comme un pressentiment… si je prenais la mer, je ne reviendrais pas…

– Allons donc, Jean-Marie Cabidoulin, répliqua le capitaine Bourcart, ce n’est pas sérieux…

– Très sérieux, et puis, entre nous, je n’ai plus de curiosité à satisfaire. Est-ce que je n’ai pas tout vu du temps que je naviguais… les pays chauds, les pays froids, les îles du Pacifique et de l’Atlantique, les ice-bergs et les banquises, les phoques, les morses, les baleines?…

– Mes compliments, vous n’êtes pas à plaindre, dit M. Filhiol.

– Et savez-vous ce que je finirais par voir?…

– Quoi donc, maître Cabidoulin?…

– Ce que je n’ai jamais vu… quelque terrible monstre… le grand serpent de mer…

– Que vous ne verrez jamais…, affirma M. Filhiol.

– Et pourquoi?…

– Parce qu’il n’existe pas!… J’ai lu tout ce qu’on a écrit sur ces prétendus monstres marins, et, je le répète, votre serpent de mer n’existe pas!…

– Il existe!» s’écria le tonnelier d’un ton si convaincu qu’il eût été inutile de discuter à ce sujet.

Bref, à la suite de pressantes instances, décidé finalement par les hauts gages que lui offrit le capitaine Bourcart, Jean-Marie Cabidoulin se résolut à faire une dernière campagne de pêche, et, le soir même, il portait son sac à bord du Saint-Enoch!

 

 

Chapitre II

Le «Saint-Enoch»

 

e lendemain 7 novembre 1863, le Saint-Enoch quittait le Havre, remorqué par l’Hercule qui le sortit à l’heure de la pleine mer. Il faisait un assez mauvais temps. Des nuages bas et déchirés couraient à travers l’espace, poussés par une forte brise du sud-ouest.

Le bâtiment du capitaine Bourcart, jaugeant environ cinq cent cinquante tonneaux, était pourvu de tous les appareils communément employés pour cette difficile pêche à la baleine sur les lointains parages du Pacifique. Quoique sa construction datât d’une dizaine d’années déjà, il tenait bien la mer sous les diverses allures. L’équipage s’était toujours appliqué à ce qu’il fût en parfait état, voilure et coque, et il venait de refaire son carénage à neuf.

Le Saint-Enoch, un trois-mâts carré, portait misaine, grande voile et brigantine, grand et petit hunier, grand et petit perroquet et perroquet de fougue, grand et petit cacatois, perruche, trinquette, grand foc, petit foc, clin foc, bonnettes et voiles d’étais. En attendant le départ, M. Bourcart avait fait mettre en place les appareils pour virer les baleines. Quatre pirogues étaient à leur poste: à bâbord, celles du second, du premier et du deuxième lieutenant; à tribord, celle du capitaine. Quatre autres de rechange étaient disposées sur les espars du pont. Entre le mât de misaine et le grand mât, en avant du grand panneau, on avait installé la cabousse qui sert à fondre le gras. Elle se composait de deux pots en fer maçonnés l’un contre l’autre, entourés d’une ceinture de briques. A l’arrière des pots, deux trous, pratiqués à cet effet, servaient à l’échappement de la fumée, et, sur l’avant, un peu plus bas que la gueule des pots, deux fourneaux permettaient d’entretenir le feu en dessous.

Voici l’état des officiers et des gens de l’équipage embarqués sur le Saint-Enoch:

Le capitaine Bourcart (Évariste-Simon), cinquante ans;

Le second Heurtaux (Jean-François), quarante ans;

Le premier lieutenant Coquebert (Yves), trente-deux ans;

Le deuxième lieutenant Allotte (Romain), vingt-sept ans;

Le maître d’équipage Ollive (Mathurin), quarante-cinq ans;

Le harponneur Thiébaut (Louis), trente-sept ans;

Le harponneur Kardek (Pierre), trente-deux ans;

Le harponneur Durut (Jean), trente-deux ans;

Le harponneur Ducrest (Alain), trente et un ans;

Le docteur Filhiol, vingt-sept ans;

Le tonnelier Cabidoulin (Jean-Marie), cinquante-deux ans;

Le forgeron Thomas (Gille), quarante-cinq ans;

Le charpentier Ferut (Marcel), trente-six ans;

Huit matelots;

Onze novices;

Un maître d’hôtel;

Un cuisinier.

Au total trente-quatre hommes, personnel ordinaire d’un baleinier du tonnage du Saint-Enoch.

L’équipage se composait par moitié à peu près de matelots normands et bretons. Seul, le charpentier Ferut était originaire de Paris, faubourg de Belleville, ayant fait le métier de machiniste dans divers théâtres de la capitale.

Les officiers avaient déjà été en cours de navigation à bord du Saint-Enoch et ne méritaient que des éloges. Ils possédaient toutes les qualités qu’exige le métier. Dans la campagne précédente, ils avaient parcouru les parages nord et sud du Pacifique. Voyage heureux s’il en fut, puisque, pendant sa durée de quarante-quatre mois, il ne s’était produit aucun incident grave; voyage fructueux aussi, puisque le navire avait rapporté deux mille barils d’huile qui furent vendus à un prix avantageux.

Le second, Heurtaux, se montrait très entendu à tout ce qui concernait le détail du bord avoir servi en qualité d’enseigne auxiliaire dans la marine de embarqué au commerce, il naviguait en attendant un commandement. Il passait avec raison pour un bon marin, très sévère en matière de discipline.

Du premier lieutenant Coquebert et du second lieutenant Allotte excellents officiers, eux aussi, il n’y avait rien à dire, si ce n’est qu’ils déployaient une ardeur extraordinaire, imprudente même, à la poursuite des baleines; ils luttaient de vitesse et d’audace; ils cherchaient à se devancer et risquaient aventureusement leurs pirogues, malgré les recommandations et les injonctions formelles du capitaine Bourcart. Mais l’ardeur du pêcheur à la pêche, c’est l’ardeur du chasseur à la chasse, – un irrésistible entraînement, une passion instinctive. Les deux lieutenants ne la communiquaient que trop à leurs hommes, – surtout Romain Allotte.

Quelques mots sur le maître d’équipage, Mathurin Ollive. Ce petit homme, sec et nerveux, très dur à la fatigue, très à son affaire bons yeux et bonnes oreilles, possédait les qualités particulières qui distinguent le capitaine d’armes de la marine de guerre. C’était assurément, de tous les gens du bord, celui qui s’intéressait le moins à l’amarrage des baleines. Qu’un bâtiment fût armé spécialement pour ce genre de pêche ou pour le transport d’une cargaison quelconque d’un port à un autre, c’était avant tout un navire, et maître Ollive ne prenait goût qu’aux choses de la navigation. Le capitaine Bourcart lui accordait une grande confiance: il la justifiait.

Quant aux huit matelots, la plupart avaient fait la dernière campagne du Saint-Enoch et constituaient un équipage très sûr et très exercé. Parmi les onze novices, on n’en comptait que deux à débuter dans ce rude apprentissage de la grande pêche. Ces garçons, de quatorze à dix-huit ans, ayant déjà la pratique de la marine de commerce, seraient employés, conjointement avec les matelots, à l’armement des pirogues.

Restaient le forgeron Thomas, le tonnelier Cabidoulin, le charpentier Ferut, le cuisinier, le maître d’hôtel. Sauf le tonnelier, tous faisaient partie du personnel depuis trois ans et étaient au courant du service. Il convient d’ajouter que maître Ollive et maître Cabidoulin se connaissaient de longue date, ayant navigué ensemble. Aussi, le premier, sachant à quoi s’en tenir sur les manies du second, l’avait-il accueilli par ces mots:

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«Eh! vieux… te voilà donc?…

– Me voilà, dit l’autre.

– Tu vas en tâter encore?…

– Comme tu vois.

– Et toujours avec ta satanée idée que ça finira mal?…

– Très mal, répondit sérieusement le tonnelier.

– Bon, reprit Mathurin Ollive, j’espère que tu nous épargneras tes histoires…

– Tu peux compter que non!

– Alors, à ton aise, mais s’il nous arrive malheur…

– C’est que je ne me serai pas trompé!» répliqua Jean-Marie Cabidoulin.

Et qui sait si le tonnelier n’éprouvait pas déjà quelque regret d’avoir accepté les offres du capitaine Bourcart?

Dès que le Saint-Enoch eut doublé les jetées, le vent ayant une tendance à fraîchir, ordre fut donné de larguer les huniers, dans lesquels le maître d’équipage fit prendre deux ris. Puis, aussitôt que l’Hercule eut largué sa remorque, les huniers furent hissés ainsi que le petit foc et l’artimon, en même temps que le capitaine Bourcart faisait amurer la misaine. Dans ces conditions, le trois-mâts allait pouvoir louvoyer vers le nord-est de manière à contourner l’extrême pointe de Barfleur.

La brise obligea le Saint-Enoch à garder le plus près. D’ailleurs il tenait bien la mer sous cette allure et même à cinq quarts du vent filait à raison de dix nœuds.

Il y eut lieu de courir des bords pendant trois jours, avant de débarquer le pilote à la Hougue. A partir de ce moment, la navigation s’établit régulièrement en descendant la Manche. Les bons vents prirent alors le dessus à l’état de belle brise. Le capitaine Bourcart, ayant fait établir perroquets, cacatois, voiles d’étais, put constater que le Saint-Enoch n’avait rien perdu de ses qualités nautiques. Du reste, son gréement avait été réinstallé presque tout entier en vue de ces lointaines campagnes dans lesquelles un navire supporte d’excessives fatigues.

«Beau temps, mer maniable, bon vent, dit M. Bourcart au docteur Filhiol, qui se promenait avec lui sur la dunette. Voici une traversée qui commence heureusement, et c’est assez rare, lorsqu’il faut sortir de la Manche à cette époque!

– Mes compliments, capitaine, répondit le docteur, mais nous ne sommes qu’au début du voyage.

– Oh! je sais, monsieur Filhiol, il ne suffit pas de bien commencer, il importe de bien finir!… N’ayez crainte, nous avons un bon navire sous les pieds, et, s’il n’est pas lancé d’hier, il n’en est pas moins solide de coque et d’agrès… Je prétends même qu’il offre plus de garantie qu’un bâtiment neuf, et croyez que je suis édifié sur ce qu’il vaut.

– J’ajouterai, capitaine, qu’il ne s’agit pas seulement de faire une excellente navigation. Il convient que celle-ci donne des avantages sérieux, et cela ne dépend ni du navire, ni de ses officiers, ni de son équipage…

– Comme vous dites, répliqua le capitaine Bourcart. La baleine vient ou ne vient pas… Ça, c’est la chance, comme en toute chose et la chance ne se commande point… On s’en retourne les barils pleins ou les barils vides, c’est entendu!… Mais le Saint-Enoch en est à sa cinquième campagne depuis qu’il est sorti des chantiers de Honfleur, et les précédentes se sont toujours balancées à son profit…

– C’est de bon augure, capitaine. Et comptez-vous attendre d’être arrivé dans le Pacifique pour vous mettre en pêche?…

– Je compte, monsieur Filhiol, saisir toutes les occasions, et, si nous rencontrons des baleines dans l’Atlantique avant de doubler le Cap, nos pirogues s’empresseront de leur donner la chasse… Le tout, c’est qu’on les aperçoive à courte distance et qu’on parvienne à les amarrer sans trop se retarder en route.»

Quelques jours après le départ du Havre, M. Bourcart organisa le service des vigies: deux hommes constamment en observation dans la mâture, l’un au mât de misaine, l’autre au grand mât. Aux harponneurs et aux matelots revenait cette tâche, tandis que les novices étaient à la barre.

En outre, afin d’être en état, chaque pirogue reçut une baille de bigue, ainsi que l’armement nécessaire à la pêche. Si donc une baleine venait à être signalée à proximité du navire, il n’y aurait qu’à amener les embarcations, – ce qui s’effectuerait en quelques instants. Toutefois, ces éventualités ne s’offriraient pas avant que le Saint-Enoch fût en plein Atlantique.

Dès qu’il eut relevé les extrêmes terres de la Manche, le capitaine Bourcart donna la route à l’ouest, de manière à doubler Ouessant par le large. Au moment où la terre de France allait disparaître, il l’indiqua au docteur Filhiol.

«Au revoir!» dirent-ils.

En adressant à leur pays ce salut de la dernière heure, tous deux se demandèrent sans doute combien de mois, d’années peut-être, se passeraient avant qu’ils dussent le revoir…

Le vent étant franchement établi au nord-est, le Saint-Enoch n’eut plus qu’à mollir ses écoutes pour se mettre en direction du cap Ortegal, à la pointe nord-ouest de l’Espagne. Il ne serait pas nécessaire de s’engager à travers le golfe de Gascogne, où la situation d’un voilier court grands risques, quand la bise souffle du large et le drosse vers la côte. Que de fois les navires, incapables de gagner au vent, sont obligés de chercher refuge dans les ports français ou espagnols!

Lorsque le capitaine et les officiers étaient réunis à l’heure des repas, ils causaient, comme de juste, des aléas de cette nouvelle campagne. Elle débutait dans des conditions favorables. Le navire se trouverait en pleine saison sur les parages de pêche, et M. Bourcart montrait une telle confiance qu’elle eût gagné les plus réservés.

«Si ce n’est, déclara-t-il un jour, que notre départ a été reculé d’une quinzaine et que nous devrions être maintenant à la hauteur de l’Ascension ou de Sainte-Hélène, ce serait grosse injustice de se plaindre…

– A la condition, répliqua le lieutenant Coquebert, que le vent tienne du bon côté pendant un mois, nous aurons facilement réparé le temps perdu…

– Tout de même, ajouta M. Heurtaux, il est fâcheux que notre jeune docteur n’ait pas eu plus tôt cette excellente idée d’embarquer sur le Saint-Enoch

– Et je le regrette, répliqua gaiement M. Filhiol, car je n’aurais nulle part trouvé meilleur accueil ni meilleure compagnie…

– Inutile de récriminer, mes amis!… déclara M. Bourcart. Les bonnes idées ne viennent point quand on veut…

– Pas plus que les baleines, s’écria Romain Allotte. Aussi, quand on les signale, il faut être prêt à les piquer…

– D’ailleurs, fit remarquer le docteur, ce n’était pas seulement le médecin qui manquait au personnel du Saint-Enoch, c’était aussi le tonnelier…

– Juste, répondit le capitaine Bourcart, et n’oublions pas que c’est vous, mon cher Filhiol, qui m’avez parlé de Jean-Marie Cabidoulin… Assurément, sans votre intervention, je n’aurais jamais eu la pensée de m’adresser à lui…

– Enfin il est à bord, conclut M. Heurtaux, et c’est l’essentiel. Mais, tel que je le connais, je n’aurais jamais cru qu’il aurait consenti à quitter sa boutique et ses tonnes… A plusieurs reprises malgré les avantages qu’on lui offrait, il avait refusé de reprendre la mer, et il faut que vous ayez été assez persuasif…

– Eh bien, dit le capitaine Bourcart, je n’ai pas eu à subir trop de résistance… A l’entendre, il était fatigué de la navigation… Il avait eu l’heureuse chance de s’en tirer jusqu’ici… Pourquoi tenter le sort?… On finit toujours par y rester… Il faut savoir se déhaler à temps… Bref, vous connaissez les litanies du brave homme!… Et puis cette prétention qu’il avait vu tout ce que l’on peut voir au cours d’une campagne de pêche…

– On n’a jamais tout vu, déclara le lieutenant Allotte, et, pour mon compte, je m’attends sans cesse à quelque chose de nouveau… d’extraordinaire…

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– Ce qui serait extraordinaire, je dirai même absolument invraisemblable, mes amis, affirma M. Bourcart, ce serait que la fortune abandonnât le Saint-Enoch… Ce serait que cette campagne ne valût pas celles qui l’ont précédée et dont nous avons tiré grand bénéfice!… Ce serait qu’il nous tombât quelque mauvais coup de chien! Ce serait que notre navire ne rapportât pas son plein chargement de fanons et d’huile! Or je suis bien tranquille à ce sujet!… Le passé garantit l’avenir, et, lorsque le Saint-Enoch rentrera au bassin du Commerce, il aura ses deux mille barils remplis jusqu’à la bonde!»

Et, ma foi, s’il l’eût entendu parler avec cette imperturbable confiance, Jean-Marie Cabidoulin lui-même se fût peut-être dit que pour cette campagne tout au moins, on ne courait aucun risque tant il était chanceux, le navire du capitaine Bourcart!

Après avoir relevé dans le sud-est les hauteurs du cap Ortegal, le Saint-Enoch, favorisé par les conditions atmosphériques, se dirigea sur Madère, de façon à passer entre les Açores et les Canaries. Sous cette latitude, l’équipage retrouva un excellent climat, une température moyenne, dès que le Tropique eut été franchi, avant les îles du Cap-Vert.

Ce qui ne laissait pas d’étonner quelque peu le capitaine Bourcart, ses officiers et ses matelots, c’est que jusqu’alors aucune baleine n’avait pu être poursuivie. Si deux au trois furent aperçues elles soufflaient à une telle distance qu’on ne jugea pas utile d’amener les pirogues. Il y aurait eu temps, fatigues, dépensés en pure perte, et, à tout prendre, mieux valait rallier les lieux de pêche le plus vite passible, sait sur les mers très exploitées à cette époque de la Nouvelle-Zélande, soit sur celles du Pacifique septentrional. Il importait donc de ne point s’attarder en route.

Lorsqu’ils ont à se rendre des ports de l’Europe à l’océan Pacifique, les bâtiments peuvent le faire, – traversée presque égale, – soit en doublant le cap de Banne-Espérance à l’extrémité de l’Afrique, soit en doublant le cap Horn à l’extrémité de l’Amérique. Il en sera ainsi tant que le canal de Panama n’aura pas été ouvert. Mais, en ce qui concerne la voie du cap Horn, il y a nécessité de descendre jusqu’au cinquante-cinquième parallèle de l’hémisphère méridional où règnent les mauvais temps. Sans doute, il est loisible à un steamer de s’engager à travers les sinuosités du détroit de Magellan et d’éviter ainsi les formidables bourrasques du cap. Quant aux voiliers, ils ne sauraient s’y aventurer sans d’interminables retards, surtout lorsqu’il s’agit de franchir ce détroit de l’est à l’ouest.

Au total, il est donc plus avantageux de chercher la pointe de l’Afrique, de suivre les routes de l’océan Indien et de la mer du Sud, où les nombreux ports de la côte australienne offrent de faciles relâches jusqu’à la Nouvelle-Zélande.

C’est bien ainsi qu’avait toujours procédé le capitaine Bourcart lors de ses précédents voyages, et ce qu’il fit encore cette fois. Il n’eut pas même à s’écarter notablement dans l’ouest, étant servi par une brise constante, et, après avoir dépassé les îles du Cap-Vert, il eut bientôt connaissance de l’Ascension, puis, quelques jours après, de Sainte- Hélène.

A cette époque de l’année, au delà de l’Equateur, ces parages de l’Atlantique sont très animés. Quarante-huit heures ne se passaient pas sans que le Saint-Enoch croisât soit quelque steamer filant à toute vapeur, soit quelques-uns de ces rapides et fins clippers qui peuvent lutter de vitesse avec eux. Mais le capitaine Bourcart n’avait guère le loisir de les «raisonner» les uns ou les autres. Le plus souvent, ils ne se montraient que pour hisser le pavillon indiquant leur nationalité, n’ayant de nouvelles maritimes ni à donner ni à recevoir.

De l’île de l’Ascension, passant entre elle et la grande terre, le Saint-Enoch n’avait pu apercevoir les sommets volcaniques qui la dominent. Arrivé en vue de Sainte- Hélène, il la laissa sur tribord à une distance de trois ou quatre milles. De tout l’équipage, le docteur Filhiol était seul à ne l’avoir jamais vue, et, pendant une heure, ses regards ne purent se détacher du pic de Diane au-dessus du ravin occupé par la prison de Longwood.

Le temps, assez variable, bien que la direction du vent fût constante, favorisait la marche du navire, qui, sans changer ses amures, n’avait qu’à diminuer ou à larguer ses voiles.

Les vigies, postées sur les barres, faisaient toujours bonne garde Et pourtant les baleines n’apparaissaient pas;. elles se tenaient probablement plus au sud, à quelques centaines de milles du Cap.

«Diable de diable, capitaine, disait parfois le tonnelier, ce n’était pas la peine de m’embarquer, puisque je n’ai pas d’ouvrage à bord…

– Cela viendra… cela viendra… répétait M. Bourcart…

– Ou ça ne viendra pas, reprenait le tonnelier en hochant la tête, et nous n’aurons pas un baril plein en arrivant à la Nouvelle-Zélande…

– Possible, maître Cabidoulin, mais c’est là qu’on les remplira… La besogne ne vous manquera pas, soyez-en sûr!

– J’ai vu un temps, capitaine, où les souffleurs abondaient dans cette partie de l’Atlantique…

– Oui… j’en conviens, et il est certain qu’ils deviennent de plus en plus rares, – ce qui est regrettable!»

C’était vrai, et à peine les vigies eurent-elles à signaler deux ou trois baleines franches, – l’une de belle grosseur. Par malheur, relevées trop près du navire, elles sondèrent aussitôt et il fut impossible de les revoir. Avec l’extrême vitesse dont ils sont doués, ces cétacés peuvent franchir une grande distance avant de revenir à la surface de la mer. Amener les pirogues pour leur donner la chasse, c’eût été s’exposer à d’extrêmes fatigues sans sérieuses chances de réussite.

Le cap de Bonne-Espérance fut atteint vers le milieu du mois de décembre. A cette époque, les approches de la côte d’Afrique étaient très fréquentées par les bâtiments à destination de l’importante colonie anglaise. Il était rare que l’horizon ne fût sillonné de quelque fumée de steamer.

Plusieurs fois déjà, pendant ses voyages précédents, M. Bourcart avait fait relâche dans le port de Capetown, lorsque le Saint-Enoch effectuait son retour et devait y trouver le placement d’une partie de la cargaison.

Il n’y eut donc pas lieu de prendre contact avec la terre. Aussi le trois-mâts contourna-t-il l’extrême pointe de l’Afrique, dont les dernières hauteurs lui restèrent à cinq milles sur bâbord.

Ce n’est pas sans raison que le cap de Bonne-Espérance s’était appelé primitivement le cap des Tempêtes. Cette fois, il justifia son ancien nom, bien que, dans l’hémisphère méridional, on fût en pleine saison d’été.

Le Saint-Enoch eut à supporter de redoutables coups de vent, qui l’obligèrent à tenir la cape. Toutefois il s’en tira avec un léger retard et quelques avaries sans grande importance, dont Jean-Marie Cabidoulin n’aurait pu mal augurer. Puis, après avoir profité du courant antarctique qui se dirige vers l’est avant de s’infléchir aux approches des îles Kerguelen, il continua sa navigation dans des conditions favorables.

Ce fut le 30 janvier, un peu après le lever du soleil, que l’une des vigies, Pierre Kardek, cria des barres de misaine:

«Terre sous le vent.»

Le point du capitaine Bourcart le plaçait sur le soixante-seizième degré de longitude à l’est du méridien de Paris et sur le trente-septième degré de latitude sud, c’est-à-dire dans le voisinage des îles Amsterdam et Saint-Paul.

A deux milles de cette dernière, le Saint-Enoch mit en panne. Les pirogues du second Heurtaux et du lieutenant Allotte furent envoyées près de terre avec lignes et filets, car la pêche est généralement fructueuse sur les côtes de cette île. En effet, dans l’après-midi, elles revinrent avec un chargement de poissons de bonne qualité et de langoustes non moins excellentes, qui fournirent le menu de plusieurs jours.

A partir de Saint-Paul, après avoir obliqué vers le quarantième parallèle, enlevé par une brise qui lui assurait de soixante-dix à quatre-vingts lieues par vingt-quatre heures, le Saint-Enoch, dans la matinée du 15 février, eut connaissance des Snares, à la pointe sud de la Nouvelle-Zélande.

 

 

Chapitre III

Sur la côte est de la Nouvelle-Zélande

 

epuis environ une trentaine d’années, les baleiniers exploitent ces parages de la Nouvelle-Zélande où la pêche est particulièrement fructueuse. A cette époque, c’était peut-être la partie du Pacifique dans laquelle les baleines franches se montraient en plus grand nombre. Seulement elles y sont dispersées, et il est rare de les rencontrer à courte distance du navire. Toutefois, le rendement de cette espèce de cétacés est si avantageux que les capitaines ne veulent point regarder aux fatigues ni aux dangers que comporte cette difficile capture.

C’est ce que M. Bourcart expliquait au docteur Filhiol, lorsque le Saint-Enoch arriva en vue de Tawai-Pounamou, la grande île méridionale du groupe néo-zélandais.

«Certes, ajouta-t-il, un bâtiment comme le nôtre, si la chance le favorisait, pourrait faire ici son plein en quelques semaines… Mais il faudrait que le temps fût constamment beau, et, sur ces côtes, on est à la merci de coups de vent quotidiens, qui sont d’une violence extrême.

– N’y a-t-il pas de ports dans lesquels il est facile de se réfugier?… demanda M. Filhiol.

– Sans doute, mon cher docteur, et rien que sur le littoral de l’est se trouvent Dunedin, Oamaru, Akaroa, Christchurch, Blenheim, pour ne citer que les principaux. Il est vrai, ce n’est pas au milieu des ports que les souffleurs viennent prendre leurs ébats et on doit les aller chercher à quelques milles au large…

– N’importe, capitaine, ne comptez-vous pas relâcher dans l’un d’eux avant de mettre votre équipage à la besogne?…

– C’est mon intention… trois ou quatre jours, afin de renouveler une partie de nos provisions, surtout en viande fraîche, ce qui variera notre ordinaire de salaison.

– Et sur quel point de la côte le Saint-Enoch ira-t-il jeter l’ancre?…

– Au havre d’Akaroa.

– Où il arrivera?…

– Demain dans la matinée…

– Vous y avez déjà fait relâche?…

– Plusieurs fois… J’en connais les passes, et, en cas de gros temps, je suis assuré d’y trouver un excellent abri.»

Cependant, si bon pratique que fût M. Bourcart des parages d’Akaroa, il ne put que très difficilement atteindre le port. Lorsqu’il fut en vue de terre, le Saint-Enoch, ayant vent debout, dut louvoyer par forte brise. Puis, au moment où il n’avait plus à tirer que deux bordées pour donner dans le chenal, son amure de grand foc cassa pendant le virement, et il fallut revenir au large.

D’ailleurs, le vent fraîchissait, la mer devenait extrêmement dure et, l’après-midi, il fut impossible de gagner Akaroa. Ne voulant pas être de nuit trop près de terre, le capitaine Bourcart fit vent arrière jusqu’à six heures du soir, puis revint au plus près et boulina sous petite toile en attendant le jour.

Le lendemain, 17 février, le Saint-Enoch put enfin suivre cette espèce de canal sinueux, encaissé entre des collines assez élevées qui conduit à Akaroa. Sur le rivage apparaissaient quelques fermes et, au flanc des collines, bœufs et vaches paissaient en pleins pâturages.

Après avoir navigué sur une longueur de huit milles et demi toujours en louvoyant, le Saint-Enoch laissa tomber son ancre un peu avant midi.

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Akaroa appartient à la presqu’île de Banks, qui se détache de la côte de Tawai-Pounamou au-dessous du quarante-quatrième parallèle. Elle forme une annexe de la province de Canterbury, l’une des deux grandes divisions de l’île. La ville n’était encore qu’un modeste village, bâti à droite du détroit, en face de montagnes échelonnées sur l’autre rive à perte de vue. De ce côté habitaient les naturels, les Maoris, au milieu de magnifiques bois de sapins, qui fournissent d’excellentes mâtures à la construction maritime.

Le village comprenait alors trois petites colonies d’Anglais, d’Allemands, de Français, qui y furent amenés en 1840 par le navire Robert-de-Paris. Le Gouvernement concéda à ces colons une certaine quantité de terres, dont il leur abandonnait le profit qu’ils en sauraient tirer. Aussi des champs de blé, des jardins autour de nombreuses maisons en planches, occupent-ils le sol riverain, qui produit diverses espèces de légumes et de fruits, – principalement les pêches, non moins abondantes que savoureuses.

A l’endroit où mouilla le Saint-Enoch se dessinait une sorte de lagon, du milieu duquel émergeait un îlot désert. Quelques navires s’y trouvaient en relâche, entre autres un américain, le Zireh-Swif, qui avait déjà capturé quelques baleines. M. Bourcart vint à bord de ce navire acheter une caisse de tabac, sa provision commençant à diminuer. En somme, tout le temps de la relâche fut employé à renouveler les réserves d’eau et de bois, puis à nettoyer la coque du navire. L’eau douce, on la puisait près de la colonie anglaise à même un petit courant limpide. Le bois, on allait le couper sur la rive du détroit fréquentée par les Maoris. Cependant ces indigènes finirent par s’y opposer, prétendant obtenir une indemnité. Il parut donc préférable de se fournir sur l’autre rive, où le bois ne coûtait que la peine de l’abattre et de le débiter. Quant à la viande fraîche, le cuisinier s’en procurait aisément, et plusieurs bœufs, dépecés ou vivants, devaient être embarqués au moment du départ.

Le surlendemain de l’arrivée du Saint-Enoch, un baleinier français, le Caulaincourt, entra dans le port d’Akaroa, son pavillon à la corne. Une politesse vaut une politesse. Quand le capitaine Bourcart voulut hisser le sien, on s’aperçut qu’il était tout noir de la poussière de charbon de bois dont les coffres avaient été recouverts afin de détruire les rats qui s’étaient abominablement multipliés depuis le départ du Havre et empestaient le navire.

Il est vrai, Marcel Ferut assurait qu’il fallait bien se garder de détruire ces intelligentes bêtes.

«Et pourquoi?… lui demanda un jour l’un des novices.

– Parce que, si le Saint-Enoch courait danger de se perdre, ils nous préviendraient…

– Ces rats…

– Oui… ces rats… en se sauvant…

– Et comment?

– A la nage, parbleu, à la nage…» répliqua ce farceur de charpentier.

Dans l’après-midi, M. Bourcart, toujours le plus poli des hommes, envoya M. Heurtaux à bord du Caulaincourt, pour s’excuser de n’avoir pu rendre son salut avec un pavillon qui de tricolore était devenu unicolore; et quelle couleur, le pavillon noir!

La relâche du Saint-Enoch dura quatre jours. En dehors des heures de travail, le capitaine Bourcart avait jugé bon de laisser descendre à terre, bien qu’il y eût risque de désertion. Cela tient à ce qu’en ce pays il se fait un métier fort lucratif, celui de scieur de long.

Les forêts y sont inépuisables, ce qui excite les matelots à quitter le bord. Cette fois, pourtant, l’équipage était au complet à l’heure réglementaire, et pas un ne manquait à l’appel le jour du départ.

Si les hommes n’avaient guère d’argent de poche, ils s’étaient du moins régalés gratuitement de ces pêches que les colons français leur permettaient de cueillir et d’un agréable petit vin fabriqué avec ces fruits.

Le 22 février, M. Bourcart fit prendre les dispositions pour l’appareillage. Il n’avait pas l’intention de revenir à ce mouillage d’Akaroa, à moins d’y être obligé par le mauvais temps et en cas que son navire ne pût tenir la mer.

Du reste, ce matin-là, s’entretenant avec le second, les deux lieutenants, le docteur Filhiol et le maître d’équipage:

«Notre campagne, si les circonstances ne s’y opposent pas, dit-il, comprendra deux parties. En premier lieu, nous pêcherons sur les parages de la Nouvelle-Zélande pendant cinq ou six semaines. En second lieu, le Saint-Enoch fera voile pour les côtes de la Basse-Californie, où, à cette époque, il sera facile, je l’espère, de compléter la cargaison.

– Eh! fit observer M. Heurtaux, ne peut-il arriver que nous fassions plein chargement d’huile dans les mers de la Nouvelle-Zélande?…

– Je ne le crois pas, répondit M. Bourcart. J’ai causé avec le capitaine du navire américain… Selon lui, les baleines cherchent déjà à regagner des parages plus nord…

– Et là où elles iront, là nous saurons les amarrer!… déclara le lieutenant Coquebert. Je me charge de leur filer de la ligne tant qu’elles en voudront…

– Et vous pouvez compter, capitaine, ajouta Romain Allotte, que je ne resterai pas en arrière de mon camarade…

– Je compte surtout, mes amis, reprit M. Bourcart, que l’ambition de vous surpasser l’un l’autre ne vous fera pas commettre d’imprudences! Donc, c’est convenu, après les parages de la Nouvelle-Zélande, les parages de la Basse-Californie, où j’ai plus d’une fois déjà fait bonne pêche… Ensuite… on verra d’après les circonstances. Qu’en penses-tu, Ollive?…

– Je pense, capitaine, répondit celui-ci, que le Saint-Enoch se rendra où il vous plaira de le conduire, fût-ce jusqu’à la mer de Behring. Quant aux baleines, je vous en souhaite par douzaines. Mais cela regarde les chefs de pirogues et les harponneurs, et non le maître d’équipage.

– Entendu, mon vieux compagnon, répliqua en souriant M. Bourcart, et, puisque c’est ton idée, reste dans ta partie comme Jean-Marie Cabidoulin reste dans la sienne!… Les choses n’en iront pas plus mal…

– C’est mon avis, déclara Ollive.

– A propos, le tonnelier et toi, vous êtes toujours en dispute?…

– Toujours, capitaine. Avec sa manie de prédire des malheurs Cabidoulin finirait par vous mettre la mort dans l’âme!… Je le connais de longtemps et je devrais y être habitué!… C’est d’autant plus bête de sa part qu’il s’est toujours tiré d’affaire au cours de ses navigations!… Vrai! il eût mieux fait de demeurer au mouillage dans sa boutique, au milieu de ses tonnes…

– Laisse-le remuer la langue, Ollive, répondit le capitaine Bourcart. Des mots que tout cela! Jean-Marie Cabidoulin n’en est pas moins un brave homme!»…

 Dans l’après-midi, le Saint-Enoch louvoyait sous bonne brise à quatre milles d’Akaroa, lorsqu’une première baleine fut signalée par le harponneur Louis Thiébault.

Il était deux heures, et ce cétacé de forte taille soufflait à petite distance.

M. Bourcart fit aussitôt mettre en panne. Puis, deux des quatre pirogues furent amenées, celle du premier lieutenant Coquebert et celle du second lieutenant Allotte. Ces officiers y descendirent et se placèrent à l’arrière. Les harponneurs Durut et Ducrest se tinrent à l’avant sur le tillac. Un des matelots prit la godille, et quatre hommes étaient aux avirons.

Avec la passion qui les animait, les deux lieutenants arrivèrent presque en même temps à portée de piquer la baleine, c’est-à-dire de lui lancer le harpon.

A ce harpon est attachée une ligne mesurant environ trois cents brasses qui est soigneusement lovée dans une baille placée à peu près au milieu de l’embarcation, de façon que rien ne gêne son filage.

Les deux harponneurs envoyèrent leurs harpons. Atteinte au flanc gauche, la baleine s’enfuit avec une extrême rapidité. A cet instant et malgré toutes précautions, la ligne du lieutenant Coquebert s’embrouilla et on fut obligé de la couper. Romain Allotte resta seul sur l’animal, dont son camarade, non sans regret, dut abandonner la poursuite.

Cependant la pirogue, irrésistiblement entraînée, volait à la surface, tandis que la godille la maintenait contre les embardées. Lorsque la baleine sonda, autrement dit plongea pour la première fois, on lui fila de la ligne en attendant qu’elle reparût à la surface.

 «Attention!… attention! cria le lieutenant Allotte. Dès qu’elle reviendra, une lance à vous, Ducrest, et à moi l’autre…

– On est paré, lieutenant», répondit le harponneur accroupi sur le tillac.

A bord des pirogues, il est d’usage de toujours avoir à tribord, en même temps que deux harpons de rechange, trois lances affilées comme des rasoirs. A bâbord sont disposés la gaffe et le louchet qui sert à couper les artères lorsqu’elle court avec une telle rapidité qu’il serait impossible de garder sa remorque sans compromettre la sécurité de l’embarcation. Alors, disent les gens du métier, on «la travaille à la lance».

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Au moment où la baleine remontait à petite distance, la pirogue se hala dessus. Des coups de lance lui furent portés par le lieutenant et le harponneur. Comme ces coups n’atteignirent pas les organes essentiels, la baleine, au lieu de souffler le sang, souffla blanc comme à l’ordinaire, en filant vers le nord-est. Il y avait donc certitude qu’elle n’était pas mortellement blessée.

A bord du Saint-Enoch, le capitaine et l’équipage suivaient avec le plus vif intérêt les péripéties de cette chasse, qui pouvait se prolonger. Il n’était pas impossible, en effet, que l’animal continuât à se dérober pendant plusieurs heures. Aussi M. Bourcart remit-il son navire au plus près, afin de rejoindre la pirogue, dont deux bons milles le séparaient alors.

Cette embarcation courait avec une prodigieuse vitesse. Tel que l’on connaissait le second lieutenant, on savait qu’il ne se résignerait point à abandonner sa proie, malgré les conseils de prudence qui lui avaient été donnés.

Quant à Yves Coquebert, après avoir débrouillé sa ligne, il se préparait à rejoindre son camarade.

Une demi-heure encore, il fut aisé de constater que la baleine commençait à s’épuiser. Ses plongeons ne duraient que quelques minutes, preuve que la respiration lui manquait.

Romain Allotte, profitant de ce que sa marche se ralentissait, fit haler sur la ligne, et, lorsqu’il fut rallié par la pirogue du lieutenant Coquebert, le harponneur Ducrest parvint à trancher un des ailerons de la baleine avec son louchet, et d’autres coups lui furent portés au flanc. Après une dernière immersion, elle reparut, battant l’eau avec une violence telle qu’une des pirogues faillit chavirer. Enfin sa tête se dressa au-dessus de l’eau, et elle souffla rouge, ce qui indiquait sa fin prochaine.

Néanmoins, il fallait se défier des dernières convulsions d’un si puissant animal. C’est à cet instant que les pirogues sont le plus exposées, et un coup de sa queue suffit à les mettre en pièces. Cette fois, les deux lieutenants furent assez adroits pour l’éviter, et, après s’être retourné sur le flanc, il flotta immobile à la surface de la mer.

Les deux embarcations se trouvaient alors de plus d’un mille et demi au large du Saint-Enoch, qui manœuvra de manière à leur épargner de la route. La houle s’accentuait sous une brise de nord-ouest. D’ailleurs, la baleine capturée, – une baleine franche, – était d’un tel volume que les hommes auraient eu grand’peine à la déhaler.

Il arrive parfois que les pirogues ont été entraînées à plusieurs lieues du bâtiment. Dans ce cas, si le courant est contraire, elles sont obligées de mouiller sur la baleine en y portant une petite ancre, et l’on ne la remorque qu’à l’heure où le courant prend une direction inverse.

En cette occasion, il ne fut pas nécessaire d’attendre. Vers quatre heures, le Saint-Enoch avait pu se rapprocher à quelques encâblures. Les deux pirogues le rejoignirent, et, avant cinq heures, la baleine fut amarrée au long du bord.

Le lieutenant Allotte et ses hommes reçurent les félicitations de tout l’équipage. L’animal était vraiment de belle grosseur. Il mesurait près de vingt-deux mètres sur une douzaine de circonférence en arrière des nageoires pectorales, ce qui lui assignait un poids d’au moins soixante-dix mille kilogrammes.

«Mes compliments, Allotte, mes compliments!… répétait M. Bourcart. Voilà un heureux coup de début, et il ne faudrait pas beaucoup de baleines de cette taille pour emplir notre cale.

– Qu’est-ce que vous en pensez, maître Cabidoulin?…

– M’est avis, répondit le tonnelier, que cette bête-là nous vaudra au moins cent barils d’huile, et, si je me trompe d’une dizaine, c’est que je n’ai plus l’œil juste!»

Et, sans doute, Jean-Marie Cabidoulin s’y entendait assez pour ne point commettre une erreur d’appréciation.

«Aujourd’hui, dit alors le capitaine Bourcart, il est trop tard. La mer tombe, le vent aussi, et nous resterons sous petite voilure. Amarrez solidement la baleine… Demain on s’occupera du dépeçage.»

La nuit fut calme, et le Saint-Enoch n’eut pas à louvoyer. Dès que le soleil parut à l’horizon, l’équipage se distribua le travail, et en premier lieu, les hommes passèrent les garants d’appareils, afin de virer la baleine au guindeau.

Une chaîne fut alors engagée sous la nageoire du dehors, puis baguée dessus de manière à ne point déraper. Dès que les harponneurs eurent décollé l’autre nageoire, les matelots se mirent aux barres du guindeau afin de haler l’animal. Dans ces conditions, il ne demandait qu’à tourner sur lui-même, et l’opération s’accomplirait sans difficulté.

 Cela fait, la tête s’amena en quatre morceaux: les lippes, qui furent coupées et accrochées à un énorme croc; la gorge et la langue, qui tombèrent ensemble sur le pont par-dessus les bastingages; puis l’extrémité du mufle, à laquelle sont fixés les fanons, dont le nombre n’est jamais inférieur à cinq cents.

Cette besogne exigea le plus de temps, car, pour avoir ce dernier fragment de la tête, il est nécessaire de scier l’os, assez gros et très dur, qui l’attache au corps.

Au surplus, maître Cabidoulin surveillait tout ce travail, et l’équipage n’y était point novice.

Dès que les quatre morceaux de la tête eurent été déposés sur le pont, on s’occupa de virer le gras de la baleine, après l’avoir découpé en tranches larges d’une brasse et d’une longueur variant entre huit et neuf pieds.

Lorsque la plus grande partie fut à bord, les matelots purent couper la queue et se débarrasser de ce qui restait de la carcasse du côté du large. On eut ensuite successivement les divers moignons dont il fut aisé de décoller le gras, lorsqu’ils gisèrent sur le pont, et plus aisément que si le corps eût été amarré au flanc du navire.

L’entière matinée, pendant laquelle on ne perdit pas un instant, fut consacrée à cette pénible besogne, et M. Bourcart ne la fit reprendre que vers une heure, après le repas de midi.

Les matelots attaquèrent alors la monstrueuse tête. Lorsque les harponneurs en eurent chaviré les quatre portions, ils détachèrent à la hache les fanons, qui sont plus ou moins longs suivants leur grosseur. De ces lames fibreuses et cornées, les premières, courtes et étroites, s’élargissent en se rapprochant du milieu de la mâchoire, et diminuent ensuite jusqu’au fond de la bouche.

Rangées avec une parfaite régularité, emboîtées les unes dans les autres, elles forment une espèce de treillis ou de nasse qui retient les animalcules, les myriades de petits articulés dont se nourrissent les souffleurs.

Lorsque les fanons eurent été enlevés, Jean-Marie Cabidoulin les fit transporter au pied de la dunette. Il n’y aurait plus qu’à les gratter pour en décoller le blanc qui, provenant des gencives, est de qualité supérieure. Quant au gras contenu dans le cerveau, il fut détaché et mis en réserve. Enfin, la tête entièrement vidée de toutes les parties utilisables, les tronçons furent rejetés à la mer.

Le reste de la journée et la journée suivante, l’équipage procéda à la fonte du gras. Comme les vigies n’avaient signalé aucune autre baleine, il n’y eut pas occasion d’amener les pirogues et tout le monde s’employa au travail.

Maître Cabidoulin fit ranger un certain nombre de bailles sur le pont entre le grand mât et le gaillard d’avant. Après avoir été introduit par morceaux dans les bailles, le gras, soumis à la pression d’une mécanique, forma des fragments assez minces pour entrer dans les pots de la cabousse, où ils allaient fondre sous l’action de la chaleur.

Cela fait, ce qui restait, le résidu, l’escrabe comme on l’appelle servirait à entretenir le feu pendant le temps que fonctionnerait la cabousse, c’est-à-dire jusqu’au moment où tout le gras serait converti en huile. L’opération terminée, il n’y aurait plus qu’à envoyer cette huile aux barils de la cale.

Cette manutention ne présente aucune difficulté. Elle consiste à laisser couler le liquide dans une baille placée à l’intérieur, à travers un petit panneau, au moyen d’une manche en toile pourvue d’un robinet à son extrémité.

L’ouvrage est alors achevé, et on le recommencera dans les mêmes conditions, lorsque les pirogues auront amarré d’autres baleines.

Le soir venu, après que l’huile eut été emmagasinée, M. Bourcart demanda à maître Cabidoulin s’il ne s’était pas trompé sur le rendement de l’animal.

«Non, capitaine, déclara le tonnelier. La bête nous a valu cent quinze barils…

– Tout autant… s’écria le docteur Filhiol. Eh bien, il faut l’avoir vu pour le croire!…

– J’en conviens, répondit M. Heurtaux, et, si je ne me trompe cette baleine-là est une des plus grosses que nous ayons jamais harponnées…

– Un coup heureux du lieutenant Allotte! ajouta le capitaine Bourcart. S’il le recommence une dizaine de fois, nous serons bien près d’avoir complet chargement!»

On le voit, les bons pronostics de M. Bourcart semblaient devoir l’emporter sur les mauvais pronostics de Jean-Marie Cabidoulin.

Ces parages de la Nouvelle-Zélande sont à juste raison très recherchés. Avant l’arrivée du Saint-Enoch, plusieurs navires anglais et américains avaient déjà fait une excellente campagne. Les baleines franches se laissent plus facilement capturer que les autres. Comme elles ont l’ouïe moins fine, il est possible de les approcher sans éveiller leur attention. Par malheur, les tourmentes sont si fréquentes, si terribles en ces mers que, chaque nuit, il y a lieu de tenir le large sous petite voilure afin d’éviter de se mettre à la côte.

Pendant les quatre semaines que M. Bourcart passa dans le voisinage de la Nouvelle-Zélande, l’équipage amarra onze baleines. Deux furent prises par le second Heurtaux, trois par le lieutenant Coquebert, quatre par le lieutenant Allotte, deux par le capitaine. Mais elles n’égalaient point la première en volume, et le rendement en fut moins avantageux. D’ailleurs, les souffleurs commençaient à regagner de hautes latitudes. Aussi le Saint-Enoch, n’ayant en totalité que neuf cents barils d’huile, devait-il chercher d’autres parages de pêche.

Le capitaine Bourcart eut alors la pensée de se rendre à la baie des Îles, colonie anglaise établie sur le littoral est d’Ika-Na-Maoui, l’île septentrionale du groupe. Peut-être pourrait-il doubler son chargement avant de rallier les côtes occidentales de l’Amérique…

Dans cette baie, le Saint-Enoch s’approvisionnerait de pommes de terre, et plus facilement qu’aux environs d’Akaroa, où ces légumes ne font pas l’objet d’une très abondante culture.

Le navire appareilla dans la soirée du 29 mars, et, le surlendemain, on eut connaissance de la baie des Iles.

L’ancre fut envoyée par un fond de dix brasses à courte distance de terre.

Dans le port étaient en relâche plusieurs baleiniers qui se préparaient à quitter la Nouvelle-Zélande.

Dès que les voiles eurent été serrées, le capitaine Bourcart s’informa de l’endroit où il pourrait se fournir de pommes de terre. On lui indiqua une ferme éloignée d’une douzaine de milles vers l’intérieur. Les deux lieutenants partirent aussitôt sous la direction d’un Anglais choisi pour guide.

Les pirogues remontèrent une rivière sinueuse entre de hautes collines.

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Le long des rives s’élevaient des habitations mahories, bâties en bois, entourées de jardins riches en légumes que les indigènes échangent volontiers contre des vêtements de fabrication européenne.

A l’extrémité de la rivière était établie cette ferme où les pommes de terre abondaient, et dont on emplit plusieurs sacs en natte. Revenues le soir même à bord, les embarcations rapportaient en outre une provision d’huîtres d’excellente qualité, ramassées sur les roches des berges. Un régal pour le carré comme pour le poste de l’équipage.

Le lendemain, le maître d’hôtel du Saint-Enoch put se procurer quantité d’oignons provenant des jardins mahoris. Suivant la coutume, ces oignons furent payés de la même monnaie que les pommes de terre, en pantalons, en chemises, en étoffes, dont le navire possédait une pacotille.

Au surplus, les indigènes se montraient fort obligeants, au moins sur les territoires de la baie des Îles. A cette époque, il est vrai, les agressions n’étaient que trop fréquentes en d’autres points de l’archipel. Les colons devaient lutter contre les Néo-Zélandais, et, ce jour même, un aviso anglais venait de quitter le port pour aller réprimer quelques tribus hostiles.

Quant aux officiers et aux matelots du Saint-Enoch, ils n’eurent point à se plaindre durant cette relâche. Reçus partout hospitalièrement, ils entraient dans les cases, on leur offrait des rafraîchissements, non point de la limonade ou de la bière – les indigènes n’en font pas usage, – mais d’excellentes pastèques, dont les jardins regorgeaient, et aussi des figues non moins bonnes qui pendaient à les rompre aux branches des arbres.

M. Bourcart ne séjourna que trois jours dans la baie des Îles. Sachant que les baleines délaissaient ces parages, il prit ses dispositions en vue d’une assez longue traversée qui ne compterait pas moins de quatre mille milles.

En effet, c’était à la baie Sainte-Marguerite, sur la côte de la Basse-Californie, que le Saint-Enoch irait achever cette campagne, si heureuse à son début.

Et, lorsqu’on le répétait au tonnelier:

«Le commencement est le commencement…, murmurait entre ses dents Jean-Marie Cabidoulin. Attendons la fin…

– Attendons la fin.» répondait maître Ollive, en haussant les épaules.

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